erdre

Il est l'heure. Je regarde une dernière fois la température extérieure sur la sonde murale : 2 °C. Il est 7h50 et ça va piquer. Je descends l'escalier. Premier sas dans l'entrée, un peu fraîche par manque de radiateur. J'enfile rapidement les sous-couches isolantes sous mon pull et mon jean. C'est de la récup, je ne skie plus depuis belle lurette. J'ouvre la porte du garage. Second sas, il fait 12°C. J'enfile mon manteau, une écharpe et mon gilet jaune, calfeutre mes oreilles avec un bandeau en polaire douce avant de coiffer le casque gris, moche mais confortable de chez Décathlon. Le style, on s'en ballec. Surtout qu'avec la froidure que je vais me prendre en pleine face, je vais y rajouter une utime touche de style : un masque de protection acheté chez Casto, avec les petits élastiques là; ça me donne un air d'aquarium de supermarché, mais au moins, je n'aurai pas froid aux yeux. Quant à mes mains, je les engouffre dans des gants de ski bien molletonnés. Mes doigts sont enraidis en format XXL, ça rendra le freinage plus acrobatique.

La porte du garage soupire en s'ouvrant sur la rue déserte. Il fait nuit, ma respiration fabrique des nuages de brume glacée. J'ai le nez qui pique à la mode de Dijon. J'enfourche mon vélo illuminé comme une guirlande de Noël et c'est parti pour la promenade d'avant-travail. Je rejoins le boulevard, prête à risquer ma vie et la virginité de mes poumons. Les voitures pleurent leurs gaz d'échappement devant moi, je me mets en apnée le temps du feu rouge. J'ai 1 km à faire sur une pseudo piste cyclable juste matérialisée par une ligne verte sur la chaussée. Entre moi et les véhicules, l'espace se fait parfois virtuel, je me fais frôler par un rétroviseur. Je vitupère vertement, expression bien plus polie que les termes fleuris dont j'abreuve l'inconscient.

J'arrive au rond-point libérateur. Je prends la prochaine à droite, ça va me rallonger mais tant pis. Je préfère me coltiner les 3 autres faces du rectangle que de refaire du corps à corps avec une voiture. Je tourne, et au bout de quelques tours de pédalier, miracle ! Les sons envahissants de la ville se tarissent peu à peu. Je n'ai fait que 20 mètres et je n'entends déjà plus le bourdonnement citadin. Le vent me siffle aux oreilles et c'est bon. Je longe un parc aux arbres complètement déshabillés, et le sifflement joyeux des oiseaux me fait sourire aux anges. Je ferme les yeux sous mon masque. Pas longtemps, juste un peu. Tout au bout de la rue, je sais que je devrai me replonger dans le flot de la circulation aux multiples dangers. Comme celui des voitures à l'arrêt qui reculent sans regarder, ou dont les conducteurs ouvrent leur portière sans se soucier de l'inconscient cycliste qui lui fonce dessus.

Mais quelques centaines de mètres me séparent du dernier tronçon de mon parcours, après le pont. Je rejoins les bords de la rivière, ma petite respiration du jour naissant. Le brouillard flotte au-dessus de l'eau. Il me fait penser à de l'azote liquide jeté sur une scène vivante. Je croise un jeune homme qui promène son chien, j'ai le temps de le prendre en photo. C'est calme et irréel. Je soupire, je suis presque arrivée. Je vais m'enterrer dans mon bureau dont la fenêtre donne sur les toits de zinc. Neuf heures à tirer avant de chevaucher à nouveau ma bécane et de sillonner les rues...