Med'Celine

05 janvier 2021

Catimini

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J'aimerais que ce soit Cathy. Ou même Minnie, soyons fou.

J'aimerais que la goutte de sueur qui perle entre mes omoplates soit liée au réchauffement climatique.

J'aimerais m'assourdir aux rumeurs du monde

Du Monde, en l'occurence.

https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/01/05/le-conseil-d-etat-autorise-l-elargissement-des-fichiers-de-police_6065229_823448.html

J'aimerais être ailleurs, vraiment.

J'aimerais ne pas me poser de questions.

J'aimerais que le secret médical soit encore respecté.

J'aimerais soulever les jupons de ce "pas d'atteinte disproportionnée à la liberté d'opinion".

J'aimerais que cela ne sonne pas comme le contraire.

J'aimerais que les sociétés divergent plutôt que de glisser dans l'antre du fourmilion.

J'aimerais revenir dans mon 1984 et que l'autre reste de la science-fiction.

J'aimerais finir par une libre interprétation d'un mot de vieux français.

J'ai meuré, un peu trop, sans doute.

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23 décembre 2020

Chairway to Liger

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La fin de l'année approche, et l'image que j'en garderai sera celle-ci.

Une photo-vertige, un voyage vers l'insondable.

Une interrogation sur la direction à prendre : plonger vers le haut ou m'envoler tout bas ?

Monter cet escalier qui descend, ou dévaler ces marches jusqu'au sommet ?

Ne plus savoir qui je suis, où je vais, qui je rencontre.

Me perdre dans un dédale de couloirs borgnes, un peu comme à Venise, tiens.

Rallier un point B sans passer par A.

Buter contre un mur et m'apercevoir qu'il est percé.

Me faufiler comme une anguille par un chas trop étroit.

Faire glisser quelques mots sur papier glacé.

Furieusement froisser les idées trop lisses.

Laisser des empreintes dans les sables mouvants.

Sculpter les écailles du vent et sinuer avec lui dans une vallée perdue.

Ecouter sa musique perforer le silence. 

Tout, sauf ce qui est déjà écrit ou en passe de l'être.

Une féroce envie de capter du monde ce qui se planque derrière mes yeux.

Laisser se concerter mes synapses sans les influencer.

Et quérir la beauté jusque dans les ordures jetées en pâture à la Loire...

 

Et vous, des voeux particuliers pour l'année d'après ?

 

 

Photo : Medceline

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02 octobre 2020

Dialogue avec mon aspirateur

L'autre jour, alors que je m'escrimais à traquer les moutons sous les meubles, je suis tombée sur un boudin textile oublié. Il avait roulé sous la commode un jour de grand vent, à moins qu'un coup de pied judicieusement placé ne l'ait propulsé ici. Je ne le saurai jamais.

 

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Des souvenirs émus sont remontés. Ou plus justement : j'aurais aimé que des réminiscences joyeuses soient associées à cette redécouverte tubulaire. C'est en effet à cela que j'avais aspiré lorsque, sortant du confinement, je l'avais acheté chez Dédé. J'avais la vision de pique-niques champêtres, avec force sandwiches et salades raffinées que nous aurions partagés dans une saine ambiance familiale libérée des contingences masquérielles.

 

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Mais il aurait fallu pour cela que mes colocataires éprouvent comme moi cet instinct impérieux de renouer avec la nature. Hélas, celle-ci n'étant synonyme pour eux que d'éternuements et de sifflements non ornithologiques, j'ai dû enrouler mes envies et les envoyer paître avec les ovins sous le premier meuble qui m'est tombé sous la charentaise.

Le temps a remisé le tapis à l'arrière-plan de mes préoccupations, jusqu'à ce jour où Marcel - mon aspirateur - l'a exhumé de la poussière à sa façon un peu gourmande.

" Mais lâche-le donc ! l'ai-je houspillé alors qu'il peinait à l'avaler en entier comme un boa affamé.

- Grompfff ! a-t-il répliqué sans appel.

- C'est pas ce que tu crois, ai-je soupiré en retour. Si tu savais...

- Broumvfrtttttx...

- Tais-toi, tu me fais mal, là...

Je lui ai coupé le circuit. Que pouvais-je espérer de la part d'un aspirateur ? Aucune compassion, le degré zéro niveau empathie. Il aurait mérité que je lui vide son sac. Je n'en ai pas eu la force. Je me suis imaginée, mangeant mon sandwich jambon-beurre sur mon tapis, seule comme une conne au bord d'une rivière en crue, tandis que mes colocs vautrés devant leurs écrans siroteraient des inutilités en bavant un peu.

- Arrête !

Je me suis retournée d'un bloc. Marcel me regardait de toutes ses diodes.

- Tu es éteint, tu ne peux pas parler, dis-je dans un sursaut de lucidité.

- Ouaip, tu as raison. Je ne parle pas, je communique directement avec ton cerveau par télépathie.

- Ah, je suis rassurée, là ! Où est le téléphone ? C'est quoi déjà, le numéro des urgences ?

- Stop, je te dis ! Fais preuve de stoïcisme ! Tu peux transformer ton désastreux pique-nique solitaire en pure opportunité de te retrouver en tête-à-tête avec toi-même ! Refaire le monde en circuit fermé ! Elaborer des solutions au réchauffement climatique dont toi seule as le secret ! Résoudre la plupart des conflits armés ! Tout ça d'un claquement de doigts, sans témoin ! La classe, non ?

- Un claquement de neurones, oui !

C'en était trop pour moi. Je l'ai débranché pour de bon. Il s'est enfin tu. J'ai pris mon rouleau déplié.

 

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J'on a joué à Casper le fantôme en me poursuivant dans l'escalier. J'on s'est amusé comme des petits... non, passons !

 

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Puis j'on a décidé de me téléporter à Hawaï pour surfer sur une vague tellement géante que j'on a disparu corps et âme pendant une subliminute.

 

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Au bout du tunnel, j'on a distingué les tourelles d'un château plutôt fort de survivre en milieu maritime. J'on a accosté doucement, accroché mon frêle esquif aux roseaux du pont-levis. La herse s'est relevée devant un étrange personnage tout en rondeurs.

 

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- Tenez, a-t-il dit. Prenez les clefs du cachot et libérez-les toutes !

Il s'est évaporé dans la brume aussi sec. J'ai introduit la clé dans l'élastique du tapis, et elles sont toutes parties. Toutes, sans exception. Les pensées tristes, les pensées concrètes, et aussi celles qui rôdaient sans but, prêtes à bondir sur une place vacante. Et ça a tout de suite été mieux. Marcel est redevenu l'objet utilitaire du quotidien, silencieux et bien rangé le long du mur.

J'on a bien ri, quand même !

 

 

 

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29 septembre 2020

Un peu de douceur nantaise

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Au détour d'une rue, il m'attendait. Il m'a sauté au visage, projetant ses douces courbes de lignine vers moi, dans la fièvreuse attente que mes mains s'y promènent. Las ! En ces temps troublés, je ne l'ai caressé que des yeux en crevant d'envie d'y poser mes fesses !

 

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Un peu plus loin, perdu entre deux immeubles sans âme, posé de guingois sur les herbes folles d'un bout de terre oublié, un hôtel à insectes. Je l'ai vainement scruté à travers le grillage, à la recherche de ses locataires. Penser à changer de lunettes.

 

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Le héron, oiseau presque emblématique de Nantes, qui aura bientôt son arbre mécanique au niveau de la carrière Miséry. Celui-ci peinait à décoller de son mur, piégé par les grilles de chantier appuyées contre lui. Heureusement, l'éléphant veille, prêt à le propulser dans les airs sous la verrière des Nefs...

 

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Un détail du Carrousel des Mondes Marins, ce manège enchanté qui nous plonge avec délice dans l'univers vernien. J'aime traîner mes guêtres dans son sillage et y voir s'épanouir les sourires d'enfants de tous les âges, fièrement campés sur le crabe géant ou le calamar à rétropulsion et actionnant boutons et manivelles pour animer ces animaux fantastiques. Mon préféré : le luminaire des grands fonds. On trouve toujours de la lumière dans les abysses...

 

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Cet immeuble tout en angles est un véritable popcorn de balcons. J'aurais sans doute le vertige de m'y tenir debout, sans penser à tout ce vide en dessous de mes pieds. Pourtant, j'ai un souvenir plus effrayant encore d'un plancher de verre, celui de la CN Tower à Toronto, culminant à plusieurs centaines de mètres de hauteur. J'avais frisé la crise de nerf...

 

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Un peu de couleur pour terminer en beauté cette timide reprise en main des lieux. L'artiste Stéphane Thidet a créé ce rideau d'eau devant la façade néo-classique du théâtre Graslin pour le Voyage à Nantes 2020. Surréaliste et surtout très rafraîchissant cet été aux pires heures de la canicule. Bon, fallait quand même pas tutoyer de trop près les gouttelettes de cette eau sans cesse réutilisée. Rien que le terme "gouttelette" me donne des sueurs froides professionnelles, maintenant...

Bonne soirée, amis de passage ! J'espère que vous allez bien.

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18 mai 2020

Question de distance

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Par une belle journée, une de celles qui nous ont tellement fait défaut ces derniers temps, j'ai enfourché mon vélo, ivre de respirer le grand air encore pauvre en pollution, mais richissime en particules allergènes macroscopiques. Les graines de pissenlit, avec une nonchalance de flocons qui se sont plantés de saison avant d'être enfournés par la terre. 

J'ai serpenté dans les rues sur un trajet habituel, avant de rejoindre les bords de l'Erdre, puis ceux de la Loire un peu plus tard. Partout, du monde. Sur le moindre carré de pelouse, les bancs, les pavés. Dans des endroits où d'habitude personne ne se hasarde. Des masques, ou pas. Des embouteillages de vélos. Des piétons peu partageurs de leur bout de bitume, voire râleurs. Sur les bouches découvertes, des sourires. Sous les masques, des points d'interrogation. Je ne sais pas encore déchiffrer les visages tronqués.

Parmi les jeunes arborant leur carré de tissu, certains s'embrassaient. Le baiser masqué, baiser voilé. Des familles entières aux allures de fantômes blancs. J'ai slalomé au pas entre les poussettes, les promeneurs, les chiens en laisse, les amis retrouvés. Je me suis dis que j'aurais dû mettre un masque. Je ne pensais pas croiser la foule en deux roues. Je me suis échappée vers le Hangar à bananes. Moins de monde, et l'impression de mieux respirer, soudain. Mon regard a été attiré par ces têtes blanches derrière leur vitrine fatiguée cadrée de briques.

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J'avoue ne pas avoir regardé le nom de l'artiste animant cet atelier de sculpture, obnubilée par le regard éteint des personnages masqués façon canard de café.

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Des masques partout. Nausée. Trop près !

Heureusement, j'ai trouvé non loin de là une suggestion d'évasion. Bon, ok, c'était un cul de sac visuel, mais quand même ! Il faut savoir faire fenêtre de tout bois. 

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Sur le chemin du retour, un envol d'oiseaux métalliques m'a fait de l'oeil. Emmenez-moi avec vous, j'ai envie de partager votre insouciance immobile, loin de tout ça !

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Et puis... quand même, cette semaine, j'ai vécu un plaisir intense, celui de retrouver les bouilles des patients en live. Même masqués, leurs visages sont entiers. Ils ne sont plus déformables ad nauseam derrière un écran. La vision stabilisée, ça a du bon, quand même ! Se sentir utile, aussi.

 

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06 mai 2020

Le kilomètre nécessaire de Madame Bipède : trypophobe, s'abstenir

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Ma fille m'a appris un nouveau mot aujourd'hui, alors que je lui montrait mon pêle-mêle du jour. En fait, elle l'a regardé en un éclair, avant de s'en détourner avec une grimace.

"Maman, je ne suis pas trypophobe, mais là, ton truc, ça me dérange quand même ! Je suis mal à l'aise..."

Tripophobe ? me suis-je dit. Je le suis certainement, vu mon peu d'appétence pour les organes digestifs des herbivores, ainsi que leurs abats. Dans cette dernière catégorie, je préfère nettement ingurgiter du Mamma mia que des andouillettes à la chaîne.

"Tu es à côté de la plaque, m'a-t-elle interrompue dans mes ruminations gastronomiques. Trypophobe avec un Y ! Tu sais, c'est les gens qui ont peur des petits trous"

Et de me sortir du tréfonds du net des photos charmantes de petits trous, sur tous supports, y compris humain. Diantre, me suis écriée (oui, nous avons un vocabulaire extrêmement évolué à la maison), tu m'ouvres des perspectives intéressantes ! Comment réagit un trypophobe devant une galette de sarrazin ou un blinis en train de se faire buller dans la poêle ? Ou devant un lé de dentelle dûment perforé ? 

D'où mon message d'alerte en titre. Histoire de ne pas avoir de crise d'angoisse sur la conscience. Ou de destruction de matériel informatique sous le coup d'un geste malheureux d'évitement. Un peu comme moi ce matin, qui ait cassé trois verres d'un coup en m'apercevant qu'une belle araignée crapahutait joyeusement sur mon avant-bras, après avoir tripatouillé la terre de mes plantes carnivores. Reflexe qui me permettra de renouveler sans vergogne le service de mémé. Je vous rassure, j'ai bien évidemment rattrapé l'arachnide pour le remettre dans son milieu naturel. A distance toutefois de la dionée et de la sarracénie, pour limiter la concurrence déloyale.

Tout ça pour rendre hommage à ces matériaux au repos forcé dans la rue d'à côté, complaisamment offerts à mon regard inquisiteur. Un peu de BTP Art ne fait de mal à personne...

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29 avril 2020

Le kilomètre nécessaire de Madame Bipède : prémonition

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Je suis là, devant toi. Tu ne me vois pas. Je le sais, parce que ton regard qui me traverse est vide. Non, en fait, tu ne me regardes pas vraiment. Tes yeux sont posés exactement à 40 cm au-dessus de moi. Tu scrutes derrière mes barreaux cadenassés les fenêtres de ce qui fut ton collège. Tu te souviens de lui ? Cet endroit de dispensation de connaissances que tu méprisais souvent... Combien de fois vous ai-je entendus, toi et tes amis, médire de tel ou tel professeur, alors que vous franchissiez les grilles dont je suis la gardienne ?

Mais cela fait plus d'un mois que le concierge a tourné la clef en mon sein. Quarante-quatre jours que je me rouille les engrenages à force de t'attendre. Oh, pas toi en particulier. Toutes et tous, élèves, profs, surveillants, CPE, principal, infirmière scolaire, hommes et femmes de service. Les petites fourmis qui fabriquaient les intelligences de demain. Qui ? Mais vous, voyons ! Les gars et les meufs, les insouciadolescents, les rêveurs en ligne, les inside webeurs.

Je vous imagine en ce moment, plongés sur vos cours envoyés par mail ou autres messageries par vos enseignants. Je vous vois un peu perdus, parfois désarmés devant l'imprimante familiale en rupture d'encre ou de papier. Ou alors carrément décrochés de tout, en mode c'est trop génial de se la couler douce à la maison, même coincés entre des parents rigides et une fratrie chahuteuse. Sans doute certains d'entre vous sont-ils recroquevillés sur eux-mêmes, en se demandant quand cela finira, parce que c'est tellement dur d'être enfermé dans un appartement tristement ensoleillé par les engueulades parentales. Mais toi, je devine que tu es heureuse, toi qui demandait à ta mère en février comment se passait l'école à la maison. Pour toi, la pause est bienvenue, et le retour aux sources, anxiogène.

En vous attendant, moi, j'ai un gros souci. Je crois que je suis tombée malade. Au début, ça me gratouillait au fond de la gorge, rien de bien méchant. Puis ça s'est mis à me picoter vraiment. Et j'ai vu apparaître ces aiguilles bizarres, tout un essaim en formation d'attaque. Je crois que je suis grippée. J'ai un peu peur de ne pas pouvoir être au rendez-vous du 11 mai, les enfants. Même si vous avez la clef. Je ne tourne plus vraiment rond...

 

Photo d'une serrure du collège de ma fille, dans la série spéciale, "le kilomètre nécessaire de Madame Bipède". Trouver des petites choses à se mettre sous les yeux en ce moment n'est pas évident, alors à défaut de paysages grandioses, je me retrouve à explorer les espaces mystérieux de ma zone de vie, dans le rayon imposé par l'Etat, qui n'est pas si vierge que cela, finalement... Chic !

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25 avril 2020

Le bal des confinés

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Allez, pour la route, ma participation à ce concours de chanson sur canapé sur le thème des jours joyeux que nous traversons.

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Un peu de commisération de votre part pour l'état de ma voix serait bienvenu... C'est un poil grave pour moi, je voulais le faire version nightcore, mais comme je ne maîtrise pas l'outil informatique, vous avez la version rauque et ultra compressée...

Je vous souhaite un bon week-end !

Signé : la chanteuse masquée (qui s'excuse par avance d'écorcher vos oreilles...)

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19 avril 2020

Le kilomètre nécessaire de Madame Bipède : en filigrane

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Goûter la lenteur.  S'émerveiller de l'envol de ses voiles. Tendre les bras pour l'effleurer. La laisser s'enrouler autour de moi comme un baume apaisant. Sentir se ralentir les battements de mon coeur. Respirer à fond l'air retrouvé. Marcher sur les trottoirs désertés. Ajuster mon masque de coton. Me frotter les yeux sous l'assaut du pollen. Eternuer. Enlever le masque. Me moucher. Entrevoir le piéton d'en face traverser la rue pour ne pas me croiser. Ne pas m'offusquer de son air inquiet. Remettre mon masque. Laisser mon regard voyager dans le caniveau. Traverser un bout de terrain vague.

Et vous voir.

Vous, les plumeaux soyeux de mon enfance, calmes petits pompons à l'envol erratique. Vous, dont les graines de folie se perdent dans d'infimes et improbables espaces. Vous, qui me tendez votre douceur sans arrière-pensée. Vous, que personne ne remarque en ces temps troublés. Vous, dont l'évidente simplicité est un mirage.

Je vous ai photographiés sous tous les angles, à pas de velours pour ne pas vous affoler. Je vous ai vus magnifiques, aériens, célestes, retenus, différents. J'ai eu peur que la brise de ce mois d'avril vous déshabille trop vite, mais vous avez résisté. Assez longtemps en tout cas pour que je vous vole votre image de tendre barbapapa pour en faire ce petit pêle-mêle. 

Délicat. Fragile. Ephémère.

Pour vous, les amis bagnards d'ici et d'ailleurs.

Avec le coeur.

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02 avril 2020

En suspension

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Ma mémoire souffre de constipation, ce soir. Cette élégante entrée en matière… fait cale…

Tout ça pour dire que derrière mes paupières s’agitent les fantômes des patients vus aujourd’hui.

Je vois leurs silhouettes mouvantes et superposées, comme un voile de papier calque ou de dentelle. Ils remuent les lèvres sans que je puisse les lire. Ils soupirent et leur souffle me parvient. Il est atténué, presque mourant, mais il laisse sur ma peau une empreinte de maladie.

D’habitude, je ne suis pas polluée par ces images résiduelles, elles s’évacuent rapidement, comme un flot qui s’écoule sans heurt. Mais ce soir, je suis constipée de la mémoire. Je remplis ma vie avec des morceaux de celle des autres. Ça colle et ça rustine sec, là-dedans. Ça s’active et ça mosaïque. Un vrai patchwork de n’importe quoi, à ne plus savoir qui je suis.

Suis-je cette maman que j’ai envoyée aux urgences avec son fils ? Suis-je ce vieux monsieur souriant qui me montre sa cicatrice après que je lui aie enlevé ses fils ? Ou suis-je cette gamine grimaçant sous l’effet de cette douloureuse fracture au pied ? Je ne sais plus. Je vole, j’erre parmi tous ces possibles. Je butine.

Ai-je envie de savoir, seulement ? N’est-ce pas réconfortant de ne pas se trouver, après tout ? Je suis une multitude, une nuée, un brouillard d’âmes en quête d’une meilleure santé. Je suis un porte-drapeau, un étendard sans gland, un arbre aux mille feuilles qui s’envolent au vent des mauvaises nouvelles.  Je suis celle qui les ramasse et en fait des tas d’ordonnances. Je suis celle qui les lie sans les lire. Je suis une distributrice de poisons faciles. Je suis tour à tour oreille attentive ou distraite. Mon regard se fuit et je le suis, loin, là-bas, au dehors de moi-même, tout près.

Que veulent-ils me dire, ces fantômes de rien, éphémères pensées d’un jour finissant ? Pourquoi me hantent-ils sans trouver de repos ? Sont-ils des barbules de conscience égarées ? Comme une mousse en expansion, ils ne font que remplir l’espace que je leur ai laissé. A moi la faute. J’ai oublié de remplir ma vie et celle des autres me déborde.

Ça va passer. Ça passe toujours. Pour le moment.

***

NB : ce texte n'est pas d'aujourd'hui. Je l'ai retrouvé dans le placard d'un fichier, ouvert en 2016 et refermé depuis. Je le mets ici car il a des résonnances avec les jours que nous vivons. Bon courage, tout le monde !

Photo : Gerd Altmann

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