Med'Celine

11 novembre 2019

Ailleurs

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Il y a eu ce jour, il n'y a pas longtemps. Un de ces jours où on se lève sans savoir qu'on va vivre une première fois. Une journée somme tout bien ordinaire au premier abord. Un bol de thé avalé en vitesse avec trois tranches de pain beurré. Un trait de confiture de mûres maison. Le brossage de dents vite expédié, le saut en voiture, direction travail.

Et le coup de téléphone. La gendarmerie. Poliment, on m'explique que Madame B. a été retrouvée inanimée dans son lit par son mari ce matin. Et que comme je remplace son médecin traitant, ce serait bien que je vienne. Sauf que ça fait déjà trois bonnes heures qu'elle l'est, inanimée. Et que je suis appelée pour constater son départ vers ailleurs.

Je me mets à frissonner dans le bureau surchauffé. Je dois m'organiser sans paniquer. La consultation du matin est heureusement peu remplie, je n'ai que trois rendez-vous à déplacer. Je me prépare. Je suis dans un état second. Je suis désemparée. Je cherche fébrilement dans le tiroir le certificat qu'on va me demander. Mes mains tremblent un peu. Beaucoup, en fait. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Tout se mélange. Je n'ai encore jamais fait cela. La vie m'a épargné jusqu'à présent cette partie douloureuse du métier.

Je branche le GPS. Je suis en pilotage automatique. Comment vais-je me comporter ? Quels mots vont réussir à sortir de ma gorge serrée ? J'arrive. Les deux jeunes gendarmes, souriants malgré les circonstances, m'attendent et me conduisent au veuf, éploré bien sûr. Je l'écoute me raconter. C'est dur.

Je monte à l'étage, accompagnée des gendarmes. Une porte s'ouvre. Se referme sur nous. Et je vois. Je m'effondre. Rapidement je me ressaisis. Je dois être professionnelle. Je fais ce qu'il y a à faire. Pour cette satanée première fois. Mes mains gantées doivent affronter et déchirer cette distance invisible et incommensurable de 10 cm entre moi et le corps. La gendarme est compréhensive. Elle aussi a eu du mal, la première fois.

Nous redescendons. Je prends la main du monsieur entre les miennes, je le regarde avec intensité. Ne pas pleurer. Ce chagrin n'est pas le mien. Je trouve les mots qui apaisent. Ses mains serrent convulsivement les miennes. Je m'assois. Je gribouille ce qui doit l'être sur le papier carbone. Je me trompe. Je recommence. Je demande un verre d'eau à l'ami de la famille qui est là. Ma bouche est si sèche...

Tout doucement, je repars sur la pointe des pieds. L'air est doux, dehors. Je respire à fond. Je m'aperçois alors que j'avais retenu mon souffle pendant tout ce temps. Je ferme les yeux. La journée ne fait que commencer. Je dois me concentrer. Elle sera longue. Je monte dans ma voiture. Le cabinet m'attend. J'ai des vivants à rassurer, réconforter, écouter, soigner. Je sais que je vais voir un bébé tout à l'heure. Je souris à travers mon angoisse, je la laisse s'envoler plus haut. Et ça va mieux.

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04 novembre 2019

La bête

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L'année dernière, j'ai cédé aux lamentations de ma fille, lasse de se morfondre entre les cordes de sa guitare et désireuse d'apprendre à jouer du piano. Fi donc, lui disais-je, tu aurais plus de succès en société avec ta gratte qu'avec cet instrument galvaudé que toute fille de bonne famille se doit d'avoir à son répertoire ! Un peu comme l'équitation, dans la version sportive. A une époque, on eût même rajouté la broderie et la pâtisserie, activités depuis longtemps tombées en désuétude. Chez moi en tout cas, où les chaussettes n'ont qu'une seule misérable vie. A elles d'en profiter au maximum, car le paradis reprisé ne sera pas pour elles.

Il faut dire qu'en tant que violoniste, j'avais un vague dédain pour cet instrument aux notes trop justes pour être honnêtes. Au moins quand il est accordé, s'entend. Alors que le violon... c'est l'aventure ! On ne sait jamais de quelle note on va accoucher, la mélodie se débrouille comme elle peut pour aller égorger les tympans des malheureux auditeurs qui passent par là. Un quart de millimètre trop loin, et Xénakis lui-même se retourne dans sa tombe. C'est sans doute pour cela que je n'ai pas fait carrière dans la musique. J'avais la fibre trop bricoleuse, sans le génie. En m'écoutant jouer, on pouvait hésiter entre le crissement d'une craie sur un tableau noir et le hurlement d'une goule affamée...

J'ai donc acquis un piano numérique. Je l'ai calé sous une fenêtre, et j'ai assis ma fille devant. J'ai constaté au fil des jours, puis des semaines, que son engouement n'était pas feint. Je l'ai vue progresser peu à peu, quand elle daignait débrancher le casque. Parce qu'elle est plutôt du genre à se cacher, ma mignonne. Elle n'ose pas éblouir son meilleur public, ses parents. J'avoue m'être cachée parfois, rien que pour le plaisir de l'écouter chanter en s'accompagnant. Et que dire des instants magiques où elle et sa meilleure amie, guitariste de talent, entament quelques morceaux sans jamais les terminer, mais avec une touche de jazz ou de blues dont les accords me font frétiller l'oreille !

Et puis un jour, je me suis assise devant la bête. J'ai caressé les lourdes touches noires et blanches, pour l'apprivoiser. J'ai regardé mes deux mains, me demandant par quel miracle les pianistes réussissaient à les faire bouger à des rythmes radicalement différents. J'ai enfoncé deux touches en même temps, avec mes index; puis mes autres doigts. Do ré mi fa sol la si do avec la main droite, et do si la sol fa mi ré do avec la main gauche. J'ai ainsi monté et descendu la gamme plusieurs fois. J'en suis restée là. Un Everest à la fois.

J'ai pris l'habitude de passer cinq minutes, puis dix, puis quinze, assise sur le tabouret de velours noir. Mes mains se sont peu à peu déliées, j'ai réussi à faire quelques accords agréables à entendre. Et j'ai eu la surprise de réussir à faire jouer mes mains à des vitesses différentes, créant des mélodies reposantes sans cesse modifiées d'un jour à l'autre. Je puise un bonheur extrême dans cette méditation sonore, qui se termine toujours par un profond soupir de bien-être. Jamais le violon ne m'avait procuré de telles sensations ! Au contraire... J'ai plutôt des souvenirs de souffrance physique, notamment au bout des doigts de ma main gauche, cruellement cisaillés par les cordes d'acier... Que dire alors de l'extrême douceur de chaque touche du clavier ! Le son ainsi crée est une véritable caresse sensuelle modulable selon les envies.

J'ai alors compris que l'apparente simplicité de la bête cache une forêt d'émotions prêtes à éclore sous les doigts du jardinier musicien. Je laisse courir les miens sans partition, sans entrave, tranquillement. Les notes qui s'envolent sont autant de papillons qui me chatouillent l'esprit et apaisent le flux épuisant des aigreurs du jour. Et c'est bon...Tout simplement.

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28 octobre 2019

Phénix, es-tu encore là ?

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Je baille. Il est encore tôt. Les premiers rayons du jour percent à peine derrière les lames de mes volets. J'écoute le silence de mon jardin. Je tends l'oreille, pourtant. Que sont les merles devenus ? Les joyeuses trilles se sont envolées dans l'oubli. Mon radio réveil se met en marche, égrenant quelques gazouillis d'oiseaux factices. Jolis. Mais pas pareil.

Je roule. Fenêtres fermées. Le vitrage sous mes yeux est désespérément impeccable. Que sont les insectes devenus ? Je me souviens d'un autre temps, quand mon père pestait contre ces milliers de traces étoilées qui constellaient la voiture, l'obligeant à sortir raclette et lave-glace pour rouler en toute sécurité.

Il pleut à l'intérieur de ma tête. Je fends les airs dans mon véhicule à moteur toxique. Je franchis des espaces incommensurablement vides. Je guette la triste éclaboussure qui viendrait obscurcir mon champ visuel. Mais on ne peut pas tuer ce qui est déjà mort. C'est mathématique.

J'ai faim. Le frigo n'est pas très plein. Je sors un papier pour noter quelques bricoles à acheter. De la viande ? On me répond "souffrance animale". Du poisson ? On me susurre "métaux lourds". Des fruits et légumes ? J'entends la petite musique des pesticides. Du bio, bon sang, mais c'est bien sûr ! Et là, c'est mon porte-monnaie qui râle.

L'oiseau aussi a faim. Mais lui, il n'est riche que du ciel. Il s'en fout de boulotter un insecte bio ou pas. Il voudrait juste un insecte. Même un petit. Un vétéran du champ d'à côté. Un qui a fait la guerre contre les insecticides. Un survivant. Qui a peut-être muté de l'intérieur pour cela. Alors lui aussi fend les airs, bec ouvert. Il sent que si rien ne se présente aujourd'hui, ses forces vont encore décliner.

Il dort. Il est fatigué. Le faible chant d'une femelle à quelques mètres de là n'évoque que de lointains souvenirs ataviques. De quoi s'agit-il, déjà ? De musique ? De joie ? Peut-être d'amour ? Il ne sait plus. Il est trop tard. Il s'endort, le bec plongé dans le réconfort d'une aile.

J'ai toujours faim. Je me décide pour un paquet de pâtes. Les plantes... J'ai lu le livre du forestier allemand, Peter Wohlleben. J'ai appris que les arbres ont un langage. Des stratégies de défense. Des mécanismes de protection entre eux. Qu'ils ont des comportements quasi familiaux. Qu'ils sont peut-être intelligents. Du coup, j'hésite. Mon blé serait-il sentient ? Puis-je commettre un herbicide ?

Mes yeux hagards errent au hasard. Ils butent sur un tas de cailloux. Et si toutes ces injonctions normatives et culpabilisantes me faisaient sombrer dans la géophagie ? Mon cerveau frissonne et se rebelle. Il a soif de vitamines, de lipides et de glucides, lui. Il ne comprend pas la torture mentale. La dictature du bien-être. L'émergence des régimes fantaisistes et carencés.

Alors va pour une bonne dose de pâtes carbonara. Je me régale sans honte. J'ai chaud. J'ouvre la fenêtre.

Dehors, les oiseaux ont arrêté leurs chants et s'endorment doucement pour toujours, sans faire de bruit.

Et nos larmes n'y pourront rien changer.

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21 octobre 2019

Le secret

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Cousin Hippolyte a la bougeotte. D'un pas qui chasse l'autre, il franchit les montagnes, enjambe les océans et tutoie les nuages.

Cousine Marjolaine préfère la sérénité de l'âtre. Souriante mais un peu triste, elle laisse filer les jours comme une laine si douce, si douce...

Oncle Théophraste caresse sa moustache avec des petits gestes vifs et précis. Un tel attribut n'est pas à prendre à la légère, ça non !

Tante Madeleine est une militante. Banderolle sur l'épaule, elle fuit pour sauver le monde. Bitume, sable ou chemins de terre battue, rien ne l'arrête.

Papi Esteban rouspète à longueur de journée. Contre la politique, contre les voitures, contre les femmes. Tout y passe, même le temps.

Mamie Pimprenelle a de jolies joues roses. Elle rajeunit de jour en jour depuis qu'elle a trouvé un amoureux attentionné. Ils sont si heureux !

Petit Pierre a les poches qui tintent. Quelques billes et trois cailloux carillonnent contre l'écran de son smartphone tout neuf. Il attend le SMS de sa vie...

Petite Marie et sa meute de copines gloussent sous cape. Elle aimerait bien lui envoyer un coeur et quelques mots, mais qu'en penseraient-elles...?

Grand-père Ernest a raison. Toujours. Sur toutes sortes de sujets. Même ceux qu'il ne connaît pas. Surtout ceux-là, d'ailleurs.

Grand-mère Augustine se tait. Toujours. Même si elle connaît la réponse. Surtout dans ces cas-là. Elle ne veut plus se voir bleuir.

Je les regarde tous. Ils se dessinent peu à peu sous mes yeux. Je capte leurs expressions, leurs accents, leurs émotions. Je devine une vérité sous le vernis des mensonges. Je m'invite chez eux le temps d'une consultation. Parfois, la porte est ouverte. Parfois, la clé est cachée sous le paillasson. Je me penche juste un peu pour la saisir. Mais d'autres fois, je me heurte à un blindage tout cadenassé en dedans. Je bute, j'hésite et je finis par me résigner. Peut-être lors d'une autre visite...?

J'enregistre tout ça dans un coin de mon esprit. J'essaie de bien ranger, sans rien qui dépasse. Les souvenirs hirsutes sont trop difficiles à démêler... Puis je sors mon verrou, je mets la clé dans la serrure et je tourne. Clac !

J'ai tout oublié.

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14 octobre 2019

Face à face

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Eh, toi ! Oui, toi, là, en face de moi !

Qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça ? Je t'ai fait quelque chose ? Si c'est le cas, désolée de ne pas m'excuser. Elle est trop drôle, ta bobine. On dirait que ton fer à repasser est tombé en rade, dis ! T'es toute froissée en dedans. Moi, des faux plis comme ça, je dis que ça cache forcément quelque chose.

Et ces cernes... On dirait que tu t'es frotté les yeux avec du charbon. Remarque, ça fait une jolie cible pour que je te fusille du regard ! En plein dans le mille ! T'aurais pu y mettre de la couleur, quand même. Un peu de rouge, de bleu et de jaune. Un dégradé d'hématome, peut-être. Je blague. T'as pas une tête à faire de la boxe. Je me contenterai du monochrome, va !

Attention, ne t'approche pas de moi aussi près, ça te fait des gros yeux pas nets. Je vois le bord de tes cils et je n'aime pas les yeux poilus. On dirait une toile d'araignée destructurée, ça fait flipper. Un peu comme tes cheveux. On sent que la brosse est un vieux souvenir de la veille. Au moins.

C'est marrant, j'aimerais te voir de profil, mais je n'y arrive pas. Tu me fais trop face, toi. Quelle impertinence ! Tu pourrais baisser le regard, effrontée ! Je l'aime pas trop, ta tête. Elle me rappelle vaguement quelque chose que j'aimerais oublier. Et puis, je ne t'ai pas cherchée, moi. Je ne t'ai que trouvée. Là, en face de moi. Comme tous les jours.

Dans le miroir.

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07 octobre 2019

Le déploiement

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Assieds-toi. Ouvre la bouche en grand. Tire la langue. Fais "AAAAA". Oui, comme ça, c'est pas mal, mais peux-tu tirer la langue en même temps ? Zut ! Je ne vois plus rien, juste un dos de dromadaire ! Essaie encore, tu veux bien ? Hmmm... je suis sûre que tu peux mieux faire. Attends, on va essayer autre chose. Tu ouvres grand la bouche en tirant la langue, et tu rugis comme un lion. Comme ça, regarde : "Grooaarr !" Un lion qui a très très faim. Ah mais dis-moi, c'est un lionceau, ça ! On est en Afrique, avec tous ces animaux... ça fait voyager, tu ne crois pas ? Bon. Je n'ai toujours pas pu voir ce qui te fait mal tout au fond. On va être obligé de prendre le petit bâtonnet... A moins que... Tu sais rire ? Je ne te parle pas d'un petit sourire malheureux comme celui que tu me fais là. Je sais que tu aimerais être ailleurs en ce moment. Jouer à la console. Faire un foot avec tes potes. Manger une glace devant un dessin animé. Dormir dans ton lit.

Mais tu es là, et moi aussi. Je suis la méchante qui veut voir ce que tu caches derrière ta langue. La pas très gentille qui approche de toi ce bout de bois au goût infâme. La dernière fois, tu avais même failli vomir, tu te rappelles ? Tes yeux s'étaient remplis de larmes sans que tu comprennes pourquoi. Elle te fait déjà tellement souffrir, ta gorge, quand tu manges... Tu as du mal à avaler les médicaments que te donne ta maman pour endormir un peu la douleur. Tu es sûr que tu ne sais pas rire ? Juste un peu ? Pour éviter le bâton ?

L'enfant devant moi hésite, il me regarde sans comprendre. Parfois, c'est un adulte. Peu importe. L'essentiel, c'est d'amorcer ce foutu rire. Trouver l'inspiration du moment, dégeler le contexte dans une explosion d'irrationnel. La bouche entre alors en lente éruption; la langue fait la révérence en embrassant le plancher, les piliers des amygdales s'écartent comme les rideaux au théâtre et le pharynx s'avance, seul en scène, magnifique acteur à la rouge parure, prêt à déclamer sans nausée son texte viral. Je scrute. Je suis prête. D'un geste vif, quasi subliminal, je bondis vers cette gorge maintenant déployée, armée de mon coton tige géant. Je caresse d'un geste assuré la surface des amygdales ainsi dévoilée. Le tour est joué. Le rire peut doucement s'étrangler d'avoir été pris en traître de cette façon. Mais j'ai mon prélèvement. Le Graal enfin trouvé. Je vais pouvoir te dire si les antibiotiques sont nécessaires, ou si tu vas guérir tout seul comme un grand.

Le tout, là-dedans, c'est de trouver l'amorce. Faire de l'humour à deux balles pour voir éclore un rire quand on aurait plutôt envie de pleurer. Du one-woman-show tout craché, oui... Avec un masque. Les projecteurs, pourquoi pas. Les projections, non !

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30 septembre 2019

Le nid au-dessus de toi.

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J'ai été un nid, une fois. Enfin, je crois. J'ai des souvenirs de mouvements furtifs. De frôlements infimes. De froissements de paille sèche. Et de petits bruits aigus, de trilles joyeuses qui faisaient vibrer ma structure. C'est surtout ces sons-là qui m'agaçaient, à l'époque. Moi qui aspirais au calme, on m'infligeait ces nuisances sonores que je ne comprenais pas. Dès que je tentais d'assoupir mes fibres de cellulose, elles revenaient me vriller la tranquillité !

J'étais si fatigué... Il faut dire que ma construction avait été épique ! J'avais voyagé à travers les nuages, vogué sur les flots des caniveaux voisins, été piétiné par de nombreux animaux, écrasé par des véhicules à moteur ou à pédales. Tout cela avant de me découvrir, monté de bric et de broc, un vrai patchwork végétal. Quand j'avais pris conscience d'être quelque chose, ça m'avait fait un choc. J'avais apprécié par dessus tout le bercement de la branche sur laquelle j'étais construit. Le vent, avec ses murmures d'ailleurs, était vite devenu mon ami.

Un jour, je me suis senti plus lourd, moins mobile. Je venais d'être lesté de quelques oeufs tâchés de noir et vert. J'ai dû apprendre à me balancer d'une autre manière, ample et douce. Mon ami prenait soin de ne pas me secouer dans tous les sens ! Le temps a passé paisiblement, jusqu'à l'éclosion... Du bruit, des secousses désordonnées, les va-et-vient incessants des parents pour nourrir les petits becs affamés, les bagarres entre les feuilles pour faire fuir les chats ou autres prédateurs... La paix est devenue un vieux rêve.

Je me souviens des petits êtres au fragile duvet, avec leurs moignons d'ailes tendus sur les côtés. Ce qu'ils étaient vilains, quand même ! Et leurs piaillements, quelle torture ! Les parents s'épuisaient à les remplir, vidant le jardin de toute vie rampante ou ailée. Je me suis encore alourdi, plein de cette vie débordant d'une joie qui ne m'appartenait pas.

Et puis...  Le premier envol a eu lieu, brusque départ sans retour qui m'a laissé sans voix. Les cris se sont peu à peu éteints au fur et à mesure que je me vidais. Et le bizarre, dans l'histoire, c'est que plus je m'allégeais, plus je me sentais lourd. Lourd de tristesse et de solitude. Lourd de penser que je n'étais plus qu'un nid vide et inutile, un frêle esquif que mon ami le vent se ferait un plaisir d'emmener en voyage aux quatre coins du monde, brin par brin.

Alors j'ai laissé pleurer la pluie à travers mes blessures. Je me suis lentement oublié, faisant corps avec l'écorce de mon arbre. J'ai laissé s'enfuir des parcelles de moi-même. Je les ai vues se diriger sans hâte vers leur avenir d'humus. J'ai accueilli les flocons d'hiver, pâles reflets glacés d'autres duvets.

Je ne sais pas trop ce qui m'a réveillé un matin. Une douceur dans l'air ou un battement d'ailles ? Toujours est-il que mes oiseaux sont revenus nicher chez moi. Je suis si heureux que j'en exploserais si je le pouvais ! Cette fois, je vais oisillonner avec plaisir, c'est promis. Après tout, je ne suis peut-être qu'un vieux nid solitaire, mais je suis solide. Et tant pis si j'ai des trous de mémoire, j'y mettrai des plumes pour les adoucir...

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23 septembre 2019

Le renversement

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Il y a un jour précis, dans la vie, où tout se renverse. Où les lois de la gravité semblent se moquer de toi. Tout ce qui était immuable se met à tanguer. Tes bases valsent comme des gigots mous. Et tes certitudes millénaires vacillent, comme un château de cartes déjà rebattues à ton insu.

Ce jour-là, tu prends ta mère dans tes bras pour la consoler. Tu sèches ses larmes d'épuisement en lui tapotant l'épaule et en lui disant : "là, là, ça va aller !" Tu te sens grandir de l'intérieur sans que tu l'aies voulu, toi qui aimerais plutôt te recroqueviller dans un coin en attendant que ça passe. Peut-être même en te balançant mécaniquement d'avant en arrière, ton dos heurtant le mur d'une manière rassurante.

Les larmes d'une mère, ça te démunit. C'est un séisme. Une tornade. Un tsunami. Ce n'est rien, te dit-elle, ça va passer. Elle tremble sa fatigue entre tes bras. Elle se recroqueville comme un escargot et te confie le rôle de coquille. Tu te sens un peu emmanchée, comme dans un costume trop grand avec des coutures qui grattent un peu dans les coins.

Elle te raconte les nuits sans sommeil. Les cauchemars. Les fantômes du passé revenus rôder dans ses herbes folles. Tu sens par-dessus tout sa terreur d'un futur solitaire. Elle ne dit rien, bien sûr. Elle ne veut pas montrer ses failles, alors que tu les vois hurler leur présence comme autant de gyrophares. Silence assourdissant des alarmes muettes. 

Tu encaisses. Tu es là pour ça. Tu ne dis rien de tes propres doutes. Tu rassures. Tu es le pivot qui oscille entre deux chutes. Tu ne dis pas que tu as pensé qu'il était bien petit, ton père, dans ce grand lit d'hôpital. Le géant de ton enfance a fondu comme un flocon, empêtré dans ses propres angoisses. Tes ailes sont comme engluées dans la marée noire de la peur des autres.

Maintenant, tu sais que ça va aller pour de vrai. Simple alerte. Mais tu as touché du doigt une vérité que tu n'es pas encore prête à endosser. Comme nous tous, ma vieille. Comme nous tous...

 

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16 septembre 2019

Histoire de chat

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Un chat, tôt le matin, sur le départ.

Pelage parfumé, moustaches gominées, griffes affûtées : il est prêt à affronter la journée.

Un saut, réception. Des coussinets, amorti. Une extension, repos. Il avance à pas de velours sur l’asphalte brun.

Brume, perles humides. Gouttes de rosée, précieux collier. Poils collés en paquets, il arbore une fière allure efflanquée.

Au carrefour, arrêt. Au loin, son but. Au secours, grande frayeur... Il tremble. Le froid et la crainte d'échouer le paralysent.

Un soupir, aïe ! Un trou d’égout, hop ! Au jour né sans panache, poussive lumière. Il se tapit, invisible, sous les foulées des passants qui piétinent au-dessus de lui.

De lumière, moins. De bruit, aucun. De courage, peu. Il hésite, se lève, s’arrête, se tâte, attend encore et sort enfin la tête de l'antre devenu trop sombre pour lui.

Quelques pas, prudence. Quelques enfants, méfiance. Quelques mètres, cadence. Il reprend confiance, la nuit habille son élan et l’envoie traquer ses peurs à petits pas mesurés.

Un château, tard le soir, presque arrivé.

Un pont-levis, baissé. La herse, dangereuse. Le passage, ouvert. Il se glisse en souplesse dans la basse-cour et scrute avec attention le moindre recoin.

Oreilles dressées. Pupilles amandines. Museau frémissant. L’attente, interminable, a usé sa patience et il surgit d'un bond maladroit.

Un miaulement, danger. Des griffes, alarme. Des crocs, urgence. L’heure de la souris a sonné, mais débusquée, elle se carapate en vitesse sous le regard blafard de la lune déconfite.

Et le chat, gris nez, d’eau remplit ses yeux.

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09 septembre 2019

Odorat

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Une simple anecdote aujourd'hui, sur la différence de perception.

Un récent soir d'été, ma fille est allée assister à un concert de jazz avec son père et une copine. L'ambiance était bonne, la météo, parfaite. Immanquablement, dans ce genre de festival, on rencontre aussi quelques personnes un peu trop détendues, à l'élocution imparfaite. L'une d'entre elles a posé une question existentielle à ma fille et son amie, 12 et 13 ans au compteur. Leur réponse a été immédiate et sans appel :

" C'est par là-bas, on a senti l'odeur !"

Mais quelle était la question, me direz-vous ?

Selon le père de ma fille, la personne leur aurait demandé "vous savez où je peux trouver du chichon ?"

J'ai été impressionnée par le sens de la répartie des deux gamines. Je me suis un peu interrogée quand même sur le fait qu'elles connaissent l'odeur de l'herbe...

Mais selon ma fille, il ne s'agissait absolument pas de cela. La personne voulait savoir où elle pourrait trouver des chichis...

La réponse était valide également. D'autant qu'un vendeur de churros était bien dans la direction indiquée. Cela m'a vaguement rassurée, je ne sais pas pourquoi...

Je n'ai pas pu connaître le fin mot de l'histoire, chacune des deux parties restant sur ce qu'elle croyait avoir entendu. Mais nous avons vraiment beaucoup rigolé ! Pour la rentrée, je programmerais bien un RV chez l'ORL, mais pour qui ?

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