Med'Celine

02 avril 2020

En suspension

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Ma mémoire souffre de constipation, ce soir. Cette élégante entrée en matière… fait cale…

Tout ça pour dire que derrière mes paupières s’agitent les fantômes des patients vus aujourd’hui.

Je vois leurs silhouettes mouvantes et superposées, comme un voile de papier calque ou de dentelle. Ils remuent les lèvres sans que je puisse les lire. Ils soupirent et leur souffle me parvient. Il est atténué, presque mourant, mais il laisse sur ma peau une empreinte de maladie.

D’habitude, je ne suis pas polluée par ces images résiduelles, elles s’évacuent rapidement, comme un flot qui s’écoule sans heurt. Mais ce soir, je suis constipée de la mémoire. Je remplis ma vie avec des morceaux de celle des autres. Ça colle et ça rustine sec, là-dedans. Ça s’active et ça mosaïque. Un vrai patchwork de n’importe quoi, à ne plus savoir qui je suis.

Suis-je cette maman que j’ai envoyée aux urgences avec son fils ? Suis-je ce vieux monsieur souriant qui me montre sa cicatrice après que je lui aie enlevé ses fils ? Ou suis-je cette gamine grimaçant sous l’effet de cette douloureuse fracture au pied ? Je ne sais plus. Je vole, j’erre parmi tous ces possibles. Je butine.

Ai-je envie de savoir, seulement ? N’est-ce pas réconfortant de ne pas se trouver, après tout ? Je suis une multitude, une nuée, un brouillard d’âmes en quête d’une meilleure santé. Je suis un porte-drapeau, un étendard sans gland, un arbre aux mille feuilles qui s’envolent au vent des mauvaises nouvelles.  Je suis celle qui les ramasse et en fait des tas d’ordonnances. Je suis celle qui les lie sans les lire. Je suis une distributrice de poisons faciles. Je suis tour à tour oreille attentive ou distraite. Mon regard se fuit et je le suis, loin, là-bas, au dehors de moi-même, tout près.

Que veulent-ils me dire, ces fantômes de rien, éphémères pensées d’un jour finissant ? Pourquoi me hantent-ils sans trouver de repos ? Sont-ils des barbules de conscience égarées ? Comme une mousse en expansion, ils ne font que remplir l’espace que je leur ai laissé. A moi la faute. J’ai oublié de remplir ma vie et celle des autres me déborde.

Ça va passer. Ça passe toujours. Pour le moment.

***

NB : ce texte n'est pas d'aujourd'hui. Je l'ai retrouvé dans le placard d'un fichier, ouvert en 2016 et refermé depuis. Je le mets ici car il a des résonnances avec les jours que nous vivons. Bon courage, tout le monde !

Photo : Gerd Altmann

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27 mars 2020

De l'équilibre.

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Le funambule sur son fil attend et guette cet instant où tout peut arriver.

Un souffle d’air, une respiration mal synchronisée, une pensée abstraite, et il tombe.

Personne ne sait s’il y a un filet en dessous. Pas même lui.

Pendant sa chute, il est donc comme le chat de Schrödinger, ni vivant, ni mort, peut-être les deux. Il est éternel. Il plane, majestueux dans son désespoir. Ses pensées se cristallisent entre passé et futur, sur un présent immobile et glorieux. Il voudrait qu’il dure le plus longtemps possible, le retient, essaie de ne pas sentir défiler sur ses joues le souffle de plus en plus mordant des molécules d’air.

Il se prend pour un avion l’espace d’un instant, il a la portance d’un planeur défiant la pesanteur, aspiré par un courant ascensionnel. Mais la course reprend. Le sol se rapproche dangereusement.

Un espoir le saisit : peut-être est-il attaché à un élastique géant ! Peut-être ne s’agit-il que d’une mascarade, une farce stupide de ses camarades acrobates ? Il s’invente des amis et une vie au cirque, se rappelle de représentations qui n’ont jamais eu lieu, des cris de la foule suspendue à ses tours et ses sauts en trapèze. Il en pleurerait presque d’émotion.

A moins que…

Le vent sur ses joues… Oui, bien sûr ! Les descentes en rafting des chutes mortelles au Canada, le temps suspendu après avoir quitté le rail des flots, quand l’embarcation continue sur sa lancée au-dessus du vide avant d’amorcer la lente chute qui la fera s’écraser loin en contrebas dans une gerbe d’éclaboussures mousseuses ! Puis les rires mouillés de ceux qui émergent en remontant comme des bouchons de champagne. Des rires qui conjurent la mort et la raillent d’avoir échoué.

Non.

Il est humide, mais de transpiration. Une sueur aigre qui lui remonte le long de l’épine dorsale, poussée vers le haut par la vitesse de descente. Elle lui arrive entre les omoplates et le fait frissonner. Comme après le hammam, quand il se place sous la douche, attrapant des poignées de glaçons qu’il passe avec délice sur son corps ramolli par la chaleur.

Choc thermique. De la sueur froide. Comme celle qui lui inonde les yeux maintenant. A moins que ce ne soient des larmes. L’air vif qui lui bat les oreilles l’empêche de les goûter. Il ne saura jamais si elles ont le goût du sel. Des petits cristaux invisibles se déposent à l’angle de ses yeux, mais il n’en sait rien.

Le sol se rapproche désormais à grande vitesse. Il voit les détails du paysage, la courbe sinueuse des routes entaillant le vert profond des forêts, la mosaïque chromatique des champs, le ruban argenté d’un cours d’eau miroitant au soleil, les entassements des petits cubes rouges et noirs des habitations, les voitures qui se déplacent imperceptiblement, comme des fourmis. Elles suivent sagement le tracé imposé par les routes.

Dans un dernier effort, il réussit à lever les yeux vers le ciel d’où il tombe. Il aperçoit en un éclair les deux avions, deux tout petits points là-haut, d’autres fourmis perdues dans les nuages. Il étrécit ses paupières, mais n’arrive pas à distinguer le fil tendu entre eux. Ce fil d’où il est tombé. Quel exploit cela aurait été s’il avait réussi à le traverser ! Le premier funambule aérien !

Ses yeux se ferment sur le vide qui l’envahit. Il a atteint son rythme de croisière. Sa vitesse est stabilisée. Il sent la résistance de l’air qui lui remodèle le corps sans précaution. Il pense à cette fameuse histoire du kilo de plumes et du kilo de plomb qui défient la raison en chutant à la même vitesse dans un tube de verre où le vide a été fait. Il aimerait que la plume se transforme en ailes. Il les déploierait majestueusement et annulerait le mouvement inexorable de descente, s’envolant vers les cieux pour retrouver le fil de sa vie, tout là-haut, perché entre deux cumulus. Il se poserait avec grâce sur la pointe des pieds, léger comme une bulle d’hélium. Et il recommencerait son challenge juste là où il l’avait interrompu.

Sauf que…

Les anges n’existent pas.

S’il avait au moins déclenché son parachute…

Les autorités péroreront sur ce défaut technique qui l’a empêché de le faire. Parce qu’il aura bien évidemment tenté de l’actionner, ce maudit bout de toile. C’est évident. Le club aéronautique à l’instigation de l’événement sera mis en cause. Les techniciens de maintenance du matériel seront entendus, et leur vives dénégations passeront aux oubliettes. Il faut un responsable, martèleront les médias. Et le plus rapidement possible, s’il vous plaît. Les nouvelles vont si vite… Un buzz chasse l’autre. Le funambule éclaté disparaîtra derrière le chat meurtrier ou le médecin légiste nécrophile. Les excès de vitesse sont légion sur la route de l’information, et aucune patrouille n’est là pour verbaliser.

Le temps qu’on s’aperçoive que le parachute aurait dû fonctionner, on sera passé à autre chose. Et sa femme, l'amour de sa vie, se rongera toujours les ongles. De tristesse sans doute, mais aussi d’inquiétude. Et d’incompréhension. Pourquoi son mari a-t-il laissé cette lettre le matin de son « exploit » ? Un simple petit carré de papier blanc, parfaitement plié en quatre, et déposé sous son oreiller ? Avec ces simples mots : « Je suis désolé ».

 

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15 mars 2020

Intermède

 

Juste parce zut, quand même. 

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13 mars 2020

Tout va bien...

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Pour le moment, ça va.

A part que je ne peux pas avoir de masques de protection à la pharmacie. Mes 50 du stock de l'Etat filent de plus en plus vite, je suis réduite à garder le même toute la journée. Je pense donc à bientôt tester le Sopalin avec du micropore pour le faire tenir façon carnaval vampire. Je pense qu'ils seront aussi efficaces.

A part que j'aimerais bien pouvoir accéder au centre 15 (comme il est préconisé en cas de cas suspect) pour faire tester un patient qui revient d'une zone touchée. Si possible en moins d'une heure, parce que les musiques d'attente au téléphone, ça use, au bout d'un moment. Et pas que les tympans.

A part que quand je réussis enfin à avoir un être humain au bout du fil, façon Robocop qui débite sa liste de questions (et cela, c'est normal), il me dit que "ah ben non, votre patient, il revient de Madrid, ville qui n'est pas sur la sacro-sainte liste des endroits-qui-pourraient-déclencher-la-réalisation-du-fameux-test. Même si techniquement, la moitié des cas qui infectent l'Espagne sont à Madrid. Et que le patient, avec son syndrome-grippal-vachement-trop-évocateur-du méchant-virus, il travaille dans un milieu scolaire. Tu le vois, le tableau ? Du coup, le patient, il ressort bien sûr avec un arrêt de travail bien long comme il faut. Et je termine mes vitupérations par un mot d'encouragement confraternel, quand même. Je n'aimerais pas bosser en cellule de crise en ce moment.

A part que quand j'appelle le médecin biologiste du coin super sympa pour lui demander si son labo le fait, le test (suite à une annonce de je ne sais plus quel ministre, celui de la santé, sans doute, je me mélange un peu), il m'avoue que techniquement, il pourrait le faire. Il y a tout, la côtation est prête, les autorisations, tout ça. Tout, sauf le truc essentiel qui rendrait possible de soulager les urgences : des masques, des lunettes de protection, des surblouses. Les médecins biologistes et les pharmaciens, eux, comptent pour du beurre. Ils sont oubliés de la dotation de l'Etat. Ils peuvent donc essayer le PQ pour se protéger des miasmes. On fera un comparatifs des survivants du match Sopalin/Lotus à la fin de l'épidémie.

A part que quand j'ai voulu faire mes courses ce matin, j'ai failli me faire renverser par des chariots surchargés et je me suis fait klaxonner 3 fois parce que je ne libérais pas ma place assez vite. Le genre humain, un concept parfois désespérant. Et que je vais soigner. Je me servirai peut-être de l'auréole comme protection, parce que bientôt, il ne me restera plus que ça.

A part que ma chaudière m'a lâchée cette semaine, que je me les gèle et que la toilette de chat gant de toilette/bassine, ça réveille mais ça désinfecte pas vraiment comme je voudrais.

A part que j'ai le nez qui pique et que je vais psychoter un peu ce WE.

Pour le moment, ça va, donc.

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09 mars 2020

Petite pause

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Pour une fois, je vais faire un message réalitisco-réaliste, juste pour m'excuser de ne pas écrire en ce moment. Je n'ai pas en effet la légèreté d'esprit nécessaire à l'évasion, ce qui me chagrine au plus haut point. Rien de bien méchant, juste une petite surcharge cognitive tous azimuths...

Je vous dis à très vite !

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29 février 2020

Liquéfaction

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Aujourd'hui, ami de l'autre côté de l'écran, je crève de trouille. Celle qui te poisse les aisselles et te ravage le bas du ventre, en embarquant au passage ton coeur du côté de l'estomac. Je ne devrais pas. Non. Cela m'est interdit. J'ai signé pour cela il y a déjà pas mal d'années. J'ai même prêté serment. Mais rien à faire, je suis une vraie lavette mentale. J'ai honte.

La cause ? Simplement le coco dont tout le monde parle en ce moment. La télé, la radio, les journaux, ma boulangère, mon voisin. La pharmacienne qui m'explique que des masques, ah ben ça fait bien trois semaines qu'on n'en a plus. Internet, qui me dit que sur A*zozone, des petits crétins vendent du FFP2 à 220 euros les 3 unités. La bourse, qui dévisse comme un alpiniste en rupture de pitons dans un harnais en coton hydrophile. 

Lundi je vais reprendre la travail. Essayer de respirer dans un masque fourni par mon employeur. Peut-être. S'il y en a. Les effets d'annonces ne sont que ça. La réalité de terrain, c'est autre chose. La buée sur tes lunettes. L'impression d'étouffer. La nécessité de changer de masque toutes les 3 ou 4 heures. L'impression que tu donnes aux patients que tout ça, c'est hyper grave. Et parfois, tu as beau fouiller dans les placards, tu ne le trouves pas.

Je ne comprends pas. Le monde se paralyse peu à peu et met à jour les failles de son système mondialisé. On n'était déjà pas au top côté médicaments et vaccins depuis 2 ou 3 ans, avec ces fréquentes ruptures de stock ou tensions d'approvisionnement. Avec les délocalisations de la fabrication de nos toxiques préférés, ça ne va pas s'arranger. J'ai l'impression d'être assise au premier rang d'un mauvais spectacle au scénario bâclé.

J'essaie de rationaliser. Ce coco, il ressemble à n'importe quelle infection respiratoire saisonnière. Ce n'est pas ébola, même s'il est un poil plus costaud que la grippe. Je m'interroge sur les mesures de quarantaine. Peut-on paralyser tous les corps de métiers ? Quid des hôpitaux qui sont en première ligne ? Qui remplacera les agents hospitaliers absents dans ce secteur déjà très tendu au niveau de ses moyens ? Combien de temps peut-on jouer au funambule ?

Beaucoup de questions. Pas encore de réponse. Et de la peur brute, viscérale, que j'essaie de piétiner rageusement. Sans trop d'effet. Même si je sais que j'y arriverai, comme d'habitude. Les masques ne sont pas toujours en papier.

 

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26 février 2020

Un peu plus à l'ouest...

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" Allo, docteur ? Je vous contacte au sujet de madame Truc. Je vais vous expliquer...

Tout a commencé par cet appel d'un infirmier psychiatrique. Il était inquiet pour cette dame, une totale inconnue pour moi. Depuis quelques temps, elle ne prenait plus son traitement neuroleptique retard, et restait prostrée chez elle, refusant de répondre au téléphone et d'ouvrir sa porte, même à ses enfants. Pour lui, la situation était claire : son état nécessitait une hospitalisation, sans doute à la demande d'un tiers. 

Intérieurement, j'ai paniqué. Un instant, rien qu'un instant. J'ai essayé de louvoyer, mais aucune autre solution n'était envisageable. La patiente avait déjà eu d'autres décompensations psychotiques, et cela s'était toujours terminé comme ça. Et comme j'étais dans le secteur, c'était à moi de m'y coller cette fois...

Il a donc fallu organiser un peu les choses. Pas question de débarquer comme une fleur chez une inconnue à côté de ses pompes et de lui parler de but en blanc de restriction de liberté ! J'ai passé quelques coups de fil. D'abord à sa famille, dont on m'avait donné les coordonnées. Le frère était disposé à faire le tiers, mais comme il habitait à 4 h de route d'ici, il fallait lui laisser le temps d'arriver. La police ensuite, histoire d'avoir des gardes du corps, on ne sait jamais. Puis les urgences psychiatriques, qui m'ont fourni un exemplaire du certificat à remplir et des encouragements de circonstance. Le rendez-vous était fixé au lendemain midi.

Après une mauvaise nuit et un détour par une pharmacie pour acheter des ampoules d'un calmant injectable, je me suis retrouvée avec tout ce petit monde devant la porte de la dame. Trois policiers étaient prêts à me faire un rempart de leurs corps. Le petit jeune de l'équipe a sorti son calepin, et a consciencieusement pris les coordonnées complètes du frère de la patiente. Nom prénom date et lieu de naissance numéro de téléphone. Puis il s'est tourné vers moi, et toujours aussi appliqué, m'a posé les mêmes questions. Un de ses collègues, plus expérimenté, l'a regardé d'un air goguenard, avant de lui dire que moi, j'étais le médecin, et que seul mon nom aurait suffi. J'ai renchéri en lui disant que maintenant, il était équipé pour me proposer d'aller boire un coup un de ces 4. Il a rougi, probablement de son excès de zèle, et peut-être aussi à cause de ce qu'il a vu pétiller dans mon regard. Va savoir...

L'heure était venue. J'ai enfilé mon masque de Zorro. Nous avons sonné. Pas de réponse. Gros coups sur la porte. Pas mieux. Les policiers ont donc procédé à l'enquête de voisinnage, qui n'a pas donné grand chose. Les gens en ville ne savent pas qui sont leurs voisins... Avant de défoncer la porte, une dernière tentative a eu lieu, cette fois en annonçant la couleur, "Ouvrez madame, c'est la police !"

C'est fou ce que ça peut changer les choses, la peur du flic ! La porte s'est ouverte sur une dame souriante, genre " Mais de quoi s'agit-il donc ? Je ne vous avais pas entendu, j'étais sur mon balcon !" Chacune des parties a exprimé ses inquiétudes quant à son état. Elle bottait en touche. J'ai lancé quelques phrases test, les réponses étaient presque parfaites. Et puis quelques fêlures ont émergé, avec un zeste d'incohérence, quelques phrases déconnectées de la réalité. Le doute n'était plus permis, elle avait bien besoin d'aide. Je voulais à tout prix éviter d'avoir à dégainer mon arsenal piquant, je me serais sentie aussi à l'aise qu'un lapin avec une arquebuse... Nous avons donc tout fait pour ne pas l'effrayer. Elle a finalement accepté de partir librement au bout d'une heure de discussion.

Je me suis isolée pour appeler le 15, pour avoir une ambulance. A leur arrivée, je leur ai fait des transmissions et leur ai remis les papiers remplis. Au cas où. La dame est partie. Et je me suis retrouvée là, sur le trottoir, vidée de toute énergie, l'estomac criant famine et la vessie pleine à éclater. J'ai salué la famille, et les policiers. Et une fois tous ces gens partis, j'ai resonné chez la voisine d'à côté. Elle m'a sauvé la vie en me laissant utiliser ses toilettes. Je fais vraiment un métier formidable, qui me permet ainsi de faire pipi chez de parfaits inconnus...

 

***

 

Ce texte est écrit selon la consigne d'Olivia.

Les mots à placer : inconnu - restriction - claire - test - transmission - masque - zèle - louvoyer - arquebuse - émerger - pétiller.

olivia

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17 février 2020

L'origine d'un monde

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Face à cet empilement de boîtes à lettres, une question me taraude. Que cache la large fente d'un noir profond et angoissant à droite ? Alors que les autres se calfeutrent derrière leurs sages rabats pivotants et leurs serrures closes, celle-ci est béante, comme affamée, un monstre jamais rassasié. On y glisserait un bras sans y faire attention, qu'on en ressortirait manchot le temps d'un claquement sec et définitif.

Qui habite derrière ce pan de mur instable ? Quels cauchemars s'y terrent de peur de se sublimer au grand jour ? Quel être aux pouvoirs étranges a-t-il choisi de se morfondre dans l'ombre moisie des fissures du temps ? Quel que soit l'occupant des lieux, il erre sans nom, sans étiquette pour le raccrocher aux vivants de la rue.

Peut-être n'est-ce qu'un leurre... Peut-être que toutes les boîtes lui appartiennent, une pour chacune de ses personnalités dispersées, et qu'il les surveille jalousement par cette meurtrière inversée. Un rai de lumière bien dirigé permettrait sans doute de capter la fugitive lueur de son regard avide espionnant les passants inconscients de son existence.

Ou alors... Une urne secrète pour amoureux transis. Une poste restante pour les oubliés de passage. Une bouteille à la mer en plein centre ville. Un endroit frais pour se rafraîchir les mains en période de canicule. Une niche avec un livre en braille. Un distributeur de gâteaux surprises. Une tirelire pour pièces de monnaie géantes. Un trait de peinture noire en trompe-l'oeil. Un coffre-fort désencastré. Une caverne à murmures.

Mais sans doute n'est-ce qu'une ouverture de hasard, un oubli d'architecte ou l'espoir secret qu'un beau jour, un grand chat plat aux fines pattes d'araignée franchira d'un bond agile cette chatière géante ?

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14 février 2020

La couveuse

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Debout dans l'Olympe, Zeux fulmine. Une noire colère lui déforme les traits alors qu'à ses pieds agonise Sémélé la douce, foudroyée par sa majesté révélée. En une fraction de seconde lui reviennent à travers ses larmes les doux moments qu'ils ont partagés; ces interminables pauses méridiennes où ils faisaient un brin de causette; les passionnantes heures où il fignolait sa divine approche, selon les techniques apprises page 12 du manuel "Comment séduire les Mortels quand on est le Dieu des dieux"; et puis ces exquis moments conclusifs où il l'avait emmenée tutoyer des plaisirs aussi vertigineux qu'une labyrinthite aiguë; et enfin la joie de savoir que leurs efforts conjugués seraient récompensés par la naissance du fruit de leurs entrailles.

" Héra, vieille morue mal dessalée !" tonitrue-t-il pour expulser la douleur qui menace de l'anéantir.

D'un geste précis, il brandit l'Egide et s'en sert comme d'une pelle pour ramasser les restes calcinés de sa bien-aimée. Il remarque que curieusement, la Foudre a épargné ses spartiates, sagement alignées devant lui. Puis il secoue doucement le bouclier de gauche à droite, envoyant valser par dessus bord des nuées de cendres jusqu'à ce qu'il ne reste plus dans sa concavité qu'un frêle embryon plutôt mal en point. Zeus hésite. Tout super dieu qu'il est, il a séché les cours de maïeutique à l'école olympique, plus occupé à trousser les nymphettes qu'à se préparer à dominer le monde en toute équité et connaissance de cause.

Qu'à cela ne tienne ! Il saisit le couteau à tartiner l'ambroisie, se découpe salement la cuisse et y dépose l'homoncule. Puis il cautérise vite fait la plaie d'un jet de Foudre, avec serrant les dents avec virilité. Ceci effectué, il se plonge avec angoisse dans son manuel, à la rubrique "Effets secondaires durables de la gaudriole", pour apprendre qu'il va en prendre pour 9 mois fermes.

Neuf mois durant lesquels les colocataires de l'Olympe l'entendraient vitupérer sur les désagréments de la grossesse. Il irait même polluer les forums de sa présence geignarde, à croire que lui seul aurait jamais souffert des mille morts de l'enfantement. N'y tenant plus, la cuisse boursoufflée et traînante, il finirait d'ailleurs par s'auto-perforer le quadriceps au cure-dent, crevant cet abcès dénaturé et donnant naissance par césarienne du membre inférieur à Dionysos. Un enfant né avec de telles casseroles psychogénéalogiques transgénérationnelles serait certainement un psychopathe d'envergure, ou un dépravé exceptionnel... L'avenir le dirait !

 

***

Ce texte est écrit selon la consigne d'Olivia.

Les mots à placer : plaisir - spartiate - causette - fignoler - douleur - césarienne - méridienne.

olivia

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10 février 2020

Cervicalgie

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Le château, ce n'était pas mon idée. Moi, ce que je préfère, c'est jouer au ballon avec mes copains, courir dans la boue, y sauter à pieds joints pour que ça gicle partout, crier très fort en écartant les bras pour faire l'avion, embêter les filles aux cheveux longs et me sauver très vite pour éviter qu'elles me tapent. Et puis aujourd'hui, il fait très froid. Le ciel a enfilé sa robe de grisaille qui donne l'air si triste aux nuages. Un peu comme moi, même si je suis en pantalon. Ce n'était pas un temps à sortir dehors. Je serais bien resté dans le canapé pour jouer à mon jeu vidéo.

Mais non. Ils ont décidé de sortir en centre ville et de visiter le Musée d'Histoire. Rien que le nom, je dors déjà. Pas mon genre d'histoire, ça. Les interminables vitrines pleines d'objets anciens, des maquettes de la ville de Nantes, des tas de panneaux d'informations écrites en toutes petites lettres... Non, vraiment, pour un dimanche après-midi, j'ai connu mieux.

Mais quand nous sommes revenus dans la cour, c'était bien ! Il y avait le vieux puits dans un coin, avec sa couronne en fer forgé. J'aurais bien voulu y jeter un caillou, pour voir s'il était profond. Ou encore grimper en vitesse le grand escalier pour courir sur le chemin de ronde. Sortir explorer les douves et dévaler le drôle de toboggan en métal installé contre la muraille du château.

Mais non ! Là, ils se sont mis en mode "OFF", les yeux rivés sur leurs portables, comme gelés par une Méduse de passage. J'ai sauté devant eux, je leur ai tiré sur la manche, j'ai parlé très fort pour attirer leur attention. Rien à faire. On aurait dit qu'un cordon invisible tirait leurs têtes vers le bas et les empêchait de regarder autre chose. Ouh ouh, je suis là ! Vous me voyez ? On va voir les canards dehors ? Ou alors manger une crêpe au Bouffay ?

J'ai fini par les prendre tous les deux par la main. Je leur ai fait traverser le pont levis, marcher doucement sur les pavés disjoints et je les ai rangés au pied de la statue d'Anne de Bretagne, avec un groupe d'autres parents, figés eux aussi. C'est fou ce qu'ils étaient nombreux, aujourd'hui ! La dernière fois, au Musée d'Art, ils n'étaient qu'une dizaine. Avec les copains et les copines, on les avait déposés au Jardin des Plantes, juste à côté, et on était allé faire de la balançoire en attendant le dégel. Là, on s'est regardé en souriant, on les a laissés s'abîmer le regard sur leurs écrans, et on a filé jusqu'au toboggan géant. On en a bien profité !

Quand je les ai récupérés un peu plus tard, ils ont eu l'air de se réveiller d'un long rêve amnésique. Nous sommes repartis en tramway tous les trois. Je sais comment ça va se terminer. Ce soir, maman va encore dire qu'elle a mal au cou et qu'elle ne sait pas pourquoi. Moi, je sais...

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