Une année, une autre...
Nous y voilà. Un peu à l'écart du rush du premier janvier, ce moment béni des opérateurs de téléphonie mobile où tous les voeux de bonheur s'entremêlent et s'entassent comme une bouillie sans nom, faisant vibrer l'air nocturne dans la cacophonie des sonneries de portables... J'y étais, mes oreilles tintent encore. Même que j'ai essayé d'envoyer moi aussi un SMS en réponse à ces injonctions à la félicité. Même que je me suis royalement plantée en mélangeant mes doigts sur les touches... Que celui qui a reçu trois messages intitulés: "Merci! Mais", "oups!" et "brut" m'excuse et pardonne mon incompétence dans le maniement des outils ultra perfectionnés de la technologie moderne. Mais qu'il soit remercié au centuple pour la crise de fou rire à me cramper les abdos (bénéfique, ça) que cela m'a occasionné!
Oui, messieurs-dames qui venez zoner dans les parages, j'ai commencé 2012 avec le fou rire, et je compte bien que cela perdure. Voilà tout le mal que je vous souhaite, trouver dans les situations absurdes du quotidien des sourcelettes de joie, des rigolettes partagées avec ceux qui vous sont le moins pénibles à supporter. Et tant qu'on y est, des galipettes et des tablettes de chocolat B°nnat!
Sous les aquamations du public...!
Vous avez l'âme écolo? La fibre durable? Une sainte haine de tout ce qui augmente votre bilan carbone? J'ai LA solution!
Oui, Messieurs-Dames qui êtes soucieux de ne pas trouer la couche d'ozone jusqu'à votre dernier souffle: allez vous faire bouillir! Exit la crémation, trop pourvoyeuse en CO2 et autres bricoles. Testez l'aquamation !
Non mais j'hallucine... Jusqu'où ira-t-on? Finalement, en terme de biodiversité et de biomasse, le bon vieux cimetière fournissait au moins de la pitance à plein de petites bestioles plus ou moins sympathiques. Se faire cuire façon pot-au-feu... Très peu pour moi, ou alors, avec des légumes, au moins cinq, s'il vous plaît...!
Impuissance
Ailleurs sur le web, sur des réseaux sociaux, je vois parfois des messages d'alerte, des appels au secours de gens connus ou inconnus, et je me sens engluée dans une impuissance totale. Comment apporter autre chose qu'un soutien en quelques vains mots sur un profil où le désespoir s'étale en grosses lettres? Ai-je le pouvoir d'aider celui ou celle qui envoie sa bouteille à la mer ou ne suis-je finalement qu'un témoin réduit au silence, qui doit ensuite affronter un profond malaise devant cette incapacité à réagir efficacement?
Je sais bien que la toute-puissance n'existe pas, et heureusement, sinon je serais déjà sous camisole chimique ou dans un ailleurs vide de pensées, à force d'écouter le malheur des autres. La résistance de chacun à éponger les catastrophes de la vie d'autrui est réduite à ses propres limites, qu'il est bon de connaître afin ne pas les dépasser et laisser s'infiltrer en soi par capillarité le déversoir épuisant de litanies sans fin qui finiraient par avoir notre peau.
Je me sens oppressée malgré tout par l'expression de cette misère humaine. Fugue, mal être, tentatives de suicide, tout est balancé crûment en pâture aux "amis", et j'ignore comment réagir autrement que par mots d'encouragement. C'est nul, c'est plat, ça me laisse un goût de fiel dans la bouche. Une chose par contre me frappe, c'est l'immense réseau de solidarité qui peut émaner malgré tout des ces entités humaines disséminées un peu partout, qui s'enquièrent les unes et les autres de la santé de la personne fragilisée, formant une toile qui l'enveloppe de paroles, et des informations "fraîches" émergent heureusement au bout du compte. Untel a des nouvelles et les transmet aux autres, dont je suis. On se rassure comme on peut. Mais l'expérience est assez terrible...
Et vous? Quelle expérience humaine tirez-vous des réseaux sociaux, si vous avez traîné vos guêtres jusque là?
Nausées
Je ne sais pas pour vous, mais moi, ce matin, je ne me sens pas vraiment à l'aise dans mon costume d'habitante de la planète Terre. Comme la plupart d'entre nous, j'imagine, j'ai été réveillée en fanfare par LA nouvelle du jour, l'évènement à ne pas rater et à célébrer de toute urgence dans une liesse débridée sous peine de passer pour une dangereuse activiste: la mort de l'ennemi public principal de nos amis américains, BL.
Certes, il est de bon ton de célébrer le symbole, la descente de piédestal de l'icone du Mal. Sans verser non plus dans l'excès d'optimisme: le terrorisme ne va pas s'éteindre du jour au lendemain. Mais je m'interroge tout bêtement au plan humain. D'après les horribles photos dont on risque d'abreuver les médias et commentées par les journalistes qui les ont vues ce matin, cet homme a été salement amoché avant de passer l'arme à gauche. Alors pourquoi n'a-t-il pas été tout simplement arrêté et mis en prison avant un procès équitable? Les symboles n'auraient-ils pas le droit à la même justice que les autres? Vous allez me dire qu'aux EU, la peine de mort est encore de rigueur. Je sais bien, je le déplore. Comment un pays se proclamant démocratique peut-il en arriver à commettre ce qu'il voue aux gémonies?
Je sens que je risque de me faire incendier, là, mais j'avais besoin d'exprimer mon malaise quelque part...
Le constat
Voilà. Jour après jour, je fais le constat de l'état de coma avancé de ce blog. Je le vois s'étioler comme une fleur sans eau. Et j'avoue avoir perdu l'arrosoir sans véritable envie de me mettre à sa recherche. Un peu comme si on avait installé un arrosage automatique à deux pas de là, et que j'espérais sans y croire que la capillarité du sol suffirait à irriguer mon terrain. Je me contente donc de regarder tranquillement l'herbe jaunir sans vouloir y changer quoi que ce soit. C'est ainsi. J'ai l'impression que cette page de ma vie se tourne sans heurt, sans amertume ni regret. C'est juste comme ça. Je n'ai plus envie de venir ici juste pour remplir un espace qui de toute façon se rétrécit comme peau de chagrin.
Je me tourne désormais vers d'autres horizons, d'autres projets qui me tiennent à coeur et m'apportent beaucoup de satisfaction dans ma vie réelle. L'avantage de tourner les pages dans un livre, c'est qu'on ne sait jamais ce qui va se dévoiler à notre regard la seconde d'après, ce petit suspense qui fait battre le coeur à la chamade, cette petite décharge d'adrénaline aux mains moites qui nous saisit sans transition. On se retrouve à la croisée des chemins sans l'avoir vraiment sollicité, et on se laisse embarquer sur un navire inconnu en espérant qu'il nous fasse chavirer un peu, mais pas trop.
Peut-être n'est-ce qu'un au revoir, mais qui s'en souciera? Une constante des blogs à la dérive est que leur hôte laisse un petit message comme celui-ci. Je ne déroge donc pas à la règle. Mais je continuerai à vous lire de ci, de là, sans exigence ni pression. Je remercie vivement tous ceux qui ont nourri de leurs réflexions et de leur humour les commentaires de mes billets durant ces deux années: ce fut un réel plaisir pour moi d'y répondre. Le bilan que je tire est extrêmement positif, le blog m'ayant permis d'avancer au quotidien dans pas mal de domaines.
Je vous embrasse, vous, mes lecteurs d'ici et d'ailleurs, et vous souhaite bon vent et bonne route dans ce microcosme étrange qui fait se rencontrer virtuellement des inconnus de tous horizons, parfois plus proches que dans la vraie vie. A bientôt... ailleurs!
Image: Lac Léman, Lausanne, février 2008, Georges ALBERT
Les Dix que j'aime
Cela fait un petit moment que j'ai été conviée par Bill à partager ici un certain nombre de choses que j'aime. Nous fixerons donc la barre à Dix.
J'ai laissé filer le temps avant de me décider enfin à obturer ma passoire pour retenir un peu les évènements. J'ai plongé en moi-même pour essayer de trouver la quintessence de mes plaisirs. Comme j'étais en apnée puisque sans masque, je n'ai réussi qu'à ramener des images fugaces...
J'aime ne rien faire.
J'aime me laisser surprendre.
J'aime la pluie d'août sur mes épaules nues.
J'aime l'odeur de l'asphalte mouillée par cette même pluie.
J'aime sentir à travers un regard furtif l'ébauche d'un incoercible désir.
J'aime la caresse d'une main chaude et douce se frayant un chemin sur ma peau .
J'aime la sensation d'oubli que procure le partage des idées et la fusion des corps enlacés.
J'aime me sentir bien au chaud dans un pull-over si ample qu'il me rend difforme aux yeux du chaland .
J'aime le sourire d'un regard, la moiteur d'une bouche s'envolant dans un discours passionné, le bruit de la vie.
J'aime la provocation que les mots peuvent apporter dans ce genre d'exercice de style, et imaginer vos réactions à vif...
Image: Vénus au miroir, Diego Velasquez.
Brève de marché
J'aime m'imprégner de l'ambiance bon enfant du marché le vendredi matin. Il fait frais, et les étals regorgent de produits aux couleurs vives qui me mettent en appétit malgré la proximité relative du petit déjeuner. Perchée en haut de la pente, mes yeux scrutent attentivement les camions de mes fournisseurs habituels, à la recherche de celui qui aura la queue la plus courte (commentaires graveleux, s'abstenir!). Mon choix s'opère, et j'opte pour un parcours boucher/charcutier/poissonnier, ce dernier rassemblant toujours une foule de clients de tous les âges. Je me délecte déjà de ces beaux poissons et crustacés frais: les maquereaux piqués bien droits dans la glace pilée, les langoustines frétillantes, les homards vifs aux pinces entravées, les bars de lignes aux ouïes écarlates bien ouvertes, les moules de bouchot brillantes, à peine sorties d'un sac de toile fendu au couteau par la poissonnière, les crabes cuits fendus en deux et étalant avec fierté leur chair blanche et rouge, les dorages grises aux écailles miroitantes... J'adore ces moments d'attente, écoutant les judicieux conseils de cuisson des professionnels ou des clients, les réflexions pleine de vie des uns ou des autres, les exclamations, les rires qui fusent de ci de là...
La dame devant moi demande la note au jeune homme qui la sert. Celui-ci répond!
"Une petite ou une grosse?"
"Heu..... La note, quoi!
"Oh excusez-moi! J'avais entendu "la lotte"..." ajoute-t-il, confus et virant au pourpre.
Toute la file a joyeusement éclaté de rire. Nous avons tous échangé des regards complices, et le poids de la journée s'est considérablement allégé, d'un seul coup, à cause des oreilles enrhumées du poissonnier. Du coup, poussée par l'enthousiasme, j'ai acheté 3 homards qui gigotaient devant moi... J'espère que j'aurai une casserole assez vaste pour les accueillir tous!
Choc
Parfois, la vie vous balance à la figure des seaux entiers d'émotions contradictoires. J'en ai eu un exemple frappant ce matin, en faisant mes courses. Attendant tranquillement mon tour dans la file chez le boucher, j'observais le jeune monsieur devant moi, qui faisait des grimaces terribles et faisait rire aux éclats son fils d'environ deux ans, assis dans le chariot. Le gamin, des étoiles dans les yeux, guettait avec impatience l'instant de la grimace suivante, qui le projetait encore dans une joie sans limite, que je partageais en mon fort intérieur. Il n'y a rien de plus beau qu'un enfant qui rit comme ça, c'est plus fort que moi, je larmiche à chaque fois!
Quand ce fut son tour de se faire servir, le papa fit quelques gestes entre sa bouche et ses oreilles, sortit un papier et un crayon, et commença à écrire. J'ai compris brutalement qu'il était sourd et muet. Le boucher le connaissait bien, apparemment, et l'a servi après avoir lu le papier. Pendant ce temps, le père discutait avec son fils à grand renfort de jeux de mains, que le petit avait l'air de parfaitement comprendre, sans dire un mot lui-même. Quand il est parti, le boucher m'a raconté que la maman aussi était sourde et muette, et que chaque fois qu'il les voyait, ça lui faisait quelque chose "là". J'ai ramassé ma boule dans la gorge pour proférer sans trémolo ma commande...
Plus tard, au rayon lingerie, j'ai sorti mon mouchoir. J'étais heureuse et triste. Heureuse d'avoir entendu tinter ce rire cristallin d'un enfant joyeux amusé par un père attentif. Et profondément triste de comprendre que cette joie ne pourrait jamais être partagée par ses propres parents autrement que par le regard. Et pourtant... Le regard permet aussi de faire passer les émotions, bien sûr, il m'a suffi de les regarder pour en être convaincue. J'ai été troublée, bien que cette situation ne me soit pas inconnue, ayant déjà cotoyé des malentendants avec ou sans enfant. Un peu comme si le bain chaud avait été interrompu par un seau d'eau glacée...
Court bouillon
Une envie soudaine d’hypocrite sensiblerie me prend ce matin. Rien n’est innocent... Je viens de faire cuire une belle poignée de crevettes impériales vivantes et frétillantes, originaire de ma région natale, le Poitou-Charente. Leur vitalité et la nouveauté de cet état m’a fait craquer malgré le prix un peu exorbitant, justifié néanmoins par leur qualité « bio ». Soit.
Je me suis retrouvée devant mon évier, à essayer de les laver sans en perdre une seule, ce qui fut délicat : elles sautaient dans tous les coins, qui dans l’égouttoir, qui par terre... J’ai mis l’eau à bouillir avec tous ses aromates, et une fois l’ébullition atteinte, je les ai jetées pêle-mêle dans la casserole, ce qui n’a pas manqué de provoquer l’éjection spontanée de trois spécimens. J’ai abrégé cruellement leur tentative d’évasion en les replongeant illico dans leur bain forcé, et ai mis le minuteur sur deux minutes, comme me l’avait conseillé la vendeuse. J’ai regardé ensuite les bestioles se tordre dans tous les sens pendant pas moins de 30 secondes avant qu’elles ne s’immobilisent enfin, et j’ai alors relâché le souffle que j’avais malgré moi retenu. Je ne suis pas végétarienne, encore moins végétalienne, j’aime la bonne chère et notamment celle des crevettes. Mais là, un vague dégoût m’a saisi en pleine face. Je les mangerai, c’est certain, mais le plaisir que j’en retirerai ne sera pas aussi intense que si je les dégustais chez une tierce personne...
Mais une chose me rassure : si je les avais saisies à la poêle comme la poissonnière me l’avait suggéré, leurs sauts brûlants d’huile n’auraient pas manqué de me blesser, à ces sales bêtes ! Bien fait !
Apologie du vide
La soirée commence à allonger les ombres tandis que je me glisse au dehors du cocon de la maison, désireuse d’affronter le vent et de scruter la forme des nuages. Mon appareil photo autour du cou, j’avance sur le chemin poussiéreux aux nids de poule dangereux pour mes chevilles. Tout en regardant avec attention où mes pieds se posent, je remarque du coin de l’œil un mouvement furtif dans le buisson sur le côté. Je m’approche en marchant sur des œufs, et découvre sous une branche une famille de punaises brunes en train de faire bombance sur une ombellifère desséchée, plongeant leur rostre au sein des graines noires. Quelle pitance peuvent-elles bien y trouver ? Je les shoote sous tous les angles avant de reprendre ma route, l’œil aux aguets. Je m’arrêterai encore plusieurs fois avant d’apercevoir enfin le but de mon voyage, par dessus la lande verte aux épineux buissons d’ajoncs poudrés de blanc par les embruns : la mer et ses vastes étendues d’un bleu intense, avec de beaux reflets verts où l'eau est moins profonde.
J’entreprends une périlleuse descente à flanc de falaise, avec l’espoir à chaque fois que la roche voudra bien encore supporter mon poids avant de s’émietter. Je croise quelques tas de pierres feuilletées en vrac et manque de glisser dessus. Je me reprends, m’agrippe sur un piton un peu en relief, et arrive enfin sur la plage de la crique, bien à l’abri du vent. Je m’assois sur un rocher bas et accueillant, et mon regard se perd sur l’horizon de la surface liquide, à peine discernable du ciel qui se fond en elle. Mes pensées s’échappent et tanguent au gré des vagues, ballottées comme l’écume qui décore leur sommet. Je suis bien, emmitouflée dans ma polaire, à observer la course des nuages sans cesse plus nombreux et épais. Le soleil s’incline au loin, je frissonne de plaisir en enfonçant mes doigts dans le sable froid et humide, chassant devant moi des hordes de puces de mer qui sautillent pour s’échapper. J’immortalise l’instant par quelques clichés, me lève, m’étire et respire un bon coup, emplissant mes poumons de l'air marin iodé aux relents d’algues mortes.
La tête vidée, je fais le chemin en sens inverse, heureuse de ces moments d’oubli, de cette intense vacuité que je n’échangerais pour rien au monde contre les fureurs de la ville. Elles me reprendront bien assez tôt...




