Med'Celine

21 juin 2016

Education à revis(it)er

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 Mise en garde avant lecture: ceci est un pavé qui ne peut vous faire que du bien.

J'ai découvert tout à fait récemment grâce à l'homme de ma vie, l'existence d'Eric Gaspar, un prof de maths en lycée à Montpellier. Ce gars-là est un type bien. Il a créé un outil éducatif pour les enseignants, les parents, les élèves, appelé Neurosup (marque déposée). Le propos est de "rassembler et présenter la synthèse des dernières avancées en neurosciences, qui permettent de mieux réussir, plus facilement et avec plus de plaisir, tout apprentissage". Redonner le goût d'apprendre aux élèves en difficultés. Parce que rien n'est immuable grâce à la plasticité cérébrale!

Certes, il n'invente rien. Il établit simplement un pont entre deux domaines différents: tout d'abord les scientifiques de la caboche, qui commencent à comprendre comment notre cerveau code le concept "pomme" en le découpant en petits morceaux (une compote, donc) dispatchés dans plusieurs zones de notre cortex, avant d'aller récupérer les dits morceaux pour reconstituer le fruit quand la mémoire nous commande de le faire. Entre autres choses fascinantes. Et puis les profs, ces bourreurs de crâne souvent incompris, qui restent parfois démunis devant le comportement et les capacités de leurs élèves.
Il a établi une méthode, des conseils très pratico-pratiques que chacun peut assimiler facilement. C'est simple, c'est didactique, coloré, et surtout, expliqué et validé scientifiquement. Comme d'habitude, le frein à la généralisation de cette méthode, bien sûr, c'est l'argent. Depuis quand l'éducation est-elle rentable? Tiens, tant qu'on y est, même question au sujet de la santé... Bref...
Il a écrit un petit fascicule, "Explose ton score au collège", qui est régulièrement en rupture de stock. Je l'ai. Je vais le lire. Je vais enfin savoir comment inoculer des connaissances dans le cerveau de ma fille sans qu'elle en souffre, et sans que les séances de devoirs se terminent dans une ambiance de torture. Mettre du plaisir là-dedans. Parce que le plaisir, mine de rien, c'est le moteur de nos vies. Partout, tout le temps. Nous interagissons avec le monde grâce à des tas de petites molécules neuromodulatrices endogènes, les neurotransmetteurs. "Une tempête sous un crâne", disait Hugo qui était tout près de la vérité, de cet orage électrique déchaîné dans nos cerveaux par la transmission de l'influx nerveux. Le plaisir de boire, manger, s'agiter, parler, dormir, être caressé, procrastiner, etc... Une vie sans plaisirs est une non-vie, une déconnection totale de soi.
Donc, si je me recentre sur ce que nous dit Eric Gaspar, la mémorisation d'informations se fait plus facilement si on les regroupe en catégories moins nombreuses. Exemple: mémoriser une liste de 16 mots. Nos cerveaux sont faits pour stocker entre 5 et 9 informations différentes dans ce qui est appelé la mémoire de travail. Donc, on ne retiendra que 5 à 9 mots. Par contre, si ces mots sont eux-même regroupés en 4 catégories (animaux, sports, boissons et pays par exemple), le cerveau considèrera qu'il n'y a plus que 4 informations à retenir. J'ai fait le test, c'était bluffant. Je n'ai mis que 30 secondes à restituer l'intégralité de la liste, sans réfléchir. Je l'ai fait hier, et je me souviens encore de tout.
Un autre élément intéressant est que cette mémoire de travail va effacer régulièrement les infos qui ne sont pas essentielles, histoire de ne pas se surcharger. Sinon, ça disjoncte. Elle va par contre mémoriser ce qui lui semble important, pour peu que nous y pensions à d'autres reprises. L'élève qui assiste à un cours d'anglais le lundi a tout intérêt à revoir ses notes dans les 24 h suivantes, ce qui lui permet de mémoriser le cours pour 1 semaine environ. S'il le relit encore une fois au bout d'une semaine, il sera mémorisé pendant 1 mois. S'il le relit au bout d'1 mois, il sera stocké pour 6 mois. Par contre, s'il ne relit son cours pour la première fois que le jeudi soir, la veille du prochain cours d'anglais, il devra ramer pour se remettre les idées à flot, cela lui demandera plus d'énergie.
Eric Gaspar évoque aussi les sketchnotes, ou topogrammes (il me semble que ce concept avait été inventé par Howard Gardner, l'homme de la théorie des intelligences multiples), cette façon créative de mettre en forme des idées, des connaissances sous forme de croquis, avec éventuellement des couleurs. Il insiste sur le fait que l'élève doit créér ses propres schémas, dessins, couleurs, etc... Il doit associer à une connaissance donnée un indice récupérateur qui a un sens fort pour lui personnellement. Exemple: pour se rappeler "neige", untel lui associera "ski", un autre "oeuf". Le fait ensuite de penser "oeuf" lui rappellera instantanément "neige".
Pour les profs, l'idée est également de faire aux élèves en début de cours 5 minutes de résumé, d'informer que dans 10 minutes, on va leur demander telle consigne, histoire qu'ils se mettent en mode "acquisition de données" et non en mode "je ronfle jusqu'à la sonnerie". Et rebelote en fin de cours, de nouveau 5 minutes pour résumer la séance.
Une autre chose qui m'aurait bien servie quand j'étais étudiante, c'est la gestion de ce fameux "trou noir" pendant les examens, le "je ne sais plus rien". En période de stress, le corps fabrique à la pelle cortisol et noradrénaline, le cerveau archaïque "reptilien" prend le dessus et coupe la route aux zones plus évoluées dont celle de la mémoire. L'organisme se prépare à la fuite (mauvaise idée) ou à l'attaque (pas mieux). D'où cette impression justifiée de ne plus rien savoir. On me disait à l'époque: "si tu n'arrives pas à faire la 1ère question, passe à la 2ème". Fatale erreur... Parce que si cette première question te t'inspire pas, tu vas au contraire secréter encore plus de substances stressogènes, et donc, avoir encore plus de mal à accéder à ta mémoire à l'étage du dessus. La solution est en fait de lire toutes les questions à la suite, de cocher au fur et à mesure celles qui nous inspirent, et de commencer ensuite à répondre par celles-ci. En effectuant une tâche qui nous semble "facile, abordable", le niveau de stress redescend progressivement, et permet d'accéder ensuite à la mémoire ainsi libérée (délivrééééeeeee!)
Je ne peux que vous encourager à regarder une de ses vidéos, pour ma part j'ai visionné celle réalisée en 2014 à l'Université de Bretagne, dont la qualité sonore n'est pas terrible Il en existe d'autres. A vous de piocher dans le site! Certes, cela prend du temps, mais honnêtement, à l'heure du zapping forcené, ça fait rudement du bien de se poser 2 h à réfléchir sainement sans pour autant se prendre la tête! Et tout ça, pour aider nos enfants à mieux se comprendre et leur donner des outils pratiques et valorisants pour évoluer dans leurs apprentissages.

Et en conclusion, je voudrais vraiment remonter le temps pour avoir un prof comme ça... Que ne serais-je devenue!

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14 juin 2016

Vital air, ou vite, à l'air ?

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L'air que l'on respire ces jours-ci est de plus en plus étrange. Il transporte de multiples particules invisibles à l'oeil nu, mais non dénuées d'effets sur nous. Nos pauvres organismes n'arrivent plus à traiter ce flot continu d'informations discordantes et disjonctent d'un coup. Les pollens arrivent en rangs serrés et se faufilent dans des narines trop grandes ouvertes après ce long et morne automne-hiver. Et ça coule, ça renifle, ça chatouille, ça picote tous ces petits nez et ces grands yeux qui admirent l'oeuvre du printemps. Lui, il a attendu longtemps et s'est fait désirer, comme pour ménager ses effets, avant d'asséner un grand coup de pinceau sur la nature pour lui redonner ses couleurs. Ce Pollock saisonnier a ressorti ses hordes d'allergènes qui entament de concert l'éternelle bataille rangée contre les mastocytes ennemis.

Les médecins n'en ont cure, ils ressortent du fourreau leurs épées antihistaminiques et font rouler entre les cils les gouttes de collyres apaisants qui permettront à leurs patients de goûter enfin sans gêne aux plaisirs d'une météo redevenue clémente.

Et de tondre, de sarcler, de planter, de désherber, de se planter une pioche dans le pied, de laisser un bout de doigts aux fourmis, de se raper le cuir contre le bitume lors d'une promenade en moto,  de jouer à la Belle au Bois dormant en se piquant ou se coupant au verre cassé d'une vaisselle urgente.

Les médecins n'en ont cure, ils ressortent du tiroir la ficelle à rôti et leurs ustensiles de couture, attentifs à réaliser de la dentelle haut de gamme dont les patients garderont à vie un petit souvenir ému.

Ah! Le printemps et ses joies!...

NB: petit billet écrit en 2013, repris ici car tout à fait de saison...

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04 mars 2016

Du coq à l'âme

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Aujourd'hui, je pense à mon sacré beau métier qui fait des lois d’incertitude le socle de son art. J’appuie sur un bouton sans savoir ce qui va se passer. J’écris des noms de molécules en pensant à une formule magique capable de changer virus en princes charmants. Je souffle des mots scientifiques dans l’oreille des assourdis de la vue en espérant leur redonner la vie. Je fais rire les enfants en sautant à cloche-pied, je leur tire la langue en rugissant pour qu’ils me montrent la leur sans bâton, je fais rire les adultes pour le même motif, mes consultations sont des cours de chants et des concours de grimaces. Je fais la promotion des légumes en y ajoutant une dose de crème fraîche et un regard gourmand. Je saute du coq à l’âme en un tournemain. Je sèche une larme intérieure en écoutant se déverser l’amère carafe d’une vie effondrée qui s’éparpille dans le mouchoir que je lui tends. Et toujours, cette impression en filigrane d’être une funambule qui glisse sans bruit sur un fil d’Ariane, un chemin de soie délicat qu’un rien pourrait briser, un pont suspendu entre deux rives que rien ne sépare vraiment. Un simple lien de soie à soi, en somme.

Je suis l’enfant qui visite l’étrange monde des adultes sans s’y installer. Pas vraiment. Juste un peu, juste le temps d’une inspiration. Et qui repart un peu plus loin, pour lutter contre l’ennui d’une immobilité glaçante. Un saut de puce plus loin, un pas de géant plus près. En équilibre sur son fil. Toujours. Le regard à l’affût de l’inhabituel qui fera loi dans une seconde. Et déjà démodé celle juste après. Encore un rebond, et hop ! ça éclabousse un peu ça tâche mais c’est pas grave ça se nettoiera et ça se resalira. A force de tâches, un motif se dessine et s’affirme, courbes contre angles droits, lignes brisées et arcs en ciel. Ton sur ton, pastel sur mordoré et noir ou blanc. Tout se contourne et se détourne. Suivre d’un doigt léger la spirale interrompue par une marche d’escalier. Descendre les gorges à pic et remonter au firmament d’un soleil éclaté. Caresser une étoile et tomber dans un trou noir.

Je suis l’enfant qui froisse l’étoffe et tire sur ce sacré fil qui dépasse un peu au bord, juste là, tu vois ? Je dénoue en jouant ce qui a été tissé si serré, si froidement, sans amour. Je prends une aiguille fine, je coupe les bords déchiquetés, et je reprise, je patchwork, je mosaïque. Les couleurs réapparaissent un peu, beaucoup parfois. Je dessine des sourires, des pétales, des horizons. J’harmonise les sons et les lumières basses. Je féérise une ambiance d’outre-tombe, je distribue des songes réparateurs et j’organise un après plein de douceur en lui ôtant ses épines. Je berce les images tendres et je caresse les mots d’amour. Je suis l’enfant qui joue à la maman en distribuant des potions farfelues. Je suis l’ange à qui échoit la dure tâche de réconcilier les corps et les esprits.

Je suis un drôle de phénomène médical, une ombre sans nom dont le souffle s’éteint après 20 heures pour réclamer sa batterie de chocolat. Un drôle de machin, oui…

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26 février 2016

Au rayon papoterie

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Il y en a qui arpentent les magasins en quête de je ne sais quel bonheur matérialiste.

Il y a ceux qui regardent où ils mettent les pieds par peur de dérailler.

Il y a aussi ceux qui râlent contre tout ce qui bouge et parle un peu trop fort.

Et puis il y a ceux qui s'arrêtent un instant au rayon papoterie.

Ils n'y cherchent rien mais y trouvent beaucoup.

C'est un beau rayon plein de lumière, avec des sièges confortables et accueillants.

Il n'y a pas de numéro ou de liste d'attente. On y vient, on s'assoit et c'est tout.

Une règle d'or: se regarder dans les yeux. S'apprivoiser. Se comprendre peut-être. Se taire parfois. Mais écouter, toujours.

Ecouter avec le coeur, avec les oreilles, avec les yeux.

Entendre le bruissement ténu d'une émotion secrète.

Recueillir avec soin une parole égarée évaporée évasive évadée.

Dénouer doucement les liens qui emprisonnent les émotions.

Les regarder s'envoler un peu et revenir enfin. Apaisées. Acceptées. Absolues.

Je l'aime bien , mon rayon papoterie.

Il ne pèse pas bien lourd.

Alors je l'emmène partout.

Quand je m'arrête, je le pose à côté de moi.

J'attends. Pas longtemps.

Il y a toujours quelque part un oiseau de passage qui vient y reposer ses plumes.

Et c'est bien.

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12 octobre 2015

Le petit bout de papier

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Cela faisait un moment que je n'avais pas vu Marie. Plus d'un an, en fait. Je savais qu'elle avait eu de graves problèmes de santé, du genre de ceux qui font tomber les cheveux. Les compte-rendus étaient arrivés au cabinet comme une triste pluie dans son dossier, lame après lame. Quand je l'ai revue après son parcours de combattante, elle était gênée, elle n'osait pas me regarder vraiment au début de la consultation. J'en ai été surprise, car nous avions toujours eu un bon contact. L'eau avait juste coulé en emportant les ponts au passage. J'ai donc ressorti mes aiguilles à tricoter pour retisser un lien entre nous.

Elle venait pour des choses toutes simples, et m'a expliqué qu'elle avait vu tant de médecins et de machines en un an qu'elle avait du mal à revenir pour si peu vers le corps médical. Elle était vraiment embêtée d'avoir à m'exposer le motif de sa visite. Elle avait juste besoin d'une ordonnance pour une prothèse adhésive afin éviter les douleurs que lui procurait la prothèse amovible glissée dans son soutien-gorge. Juste pour ça, disait-elle en s'excusant. Et pourtant, c'était juste énorme pour elle. Juste quelques mots sur un bout de papier pour ne plus avoir mal au dos, ce mal qui lui rappelait sans cesse l'absence de son sein droit.

Avec pudeur, elle m'a montré. J'ai vu. C'était difficile. J'ai écrit les quelques mots sur le bout de papier.

Et puis la consultation a pris son rythme de croisière, toute en fluidité. Je l'ai retrouvée, elle. On a raccroché le fil de l'an dernier à celui de cette année en faisant un joli noeud presque invisible, et on a parlé de tout, de rien, des difficultés relationnelles avec son ado de fils, du mari un peu absent et maladroit, de sa mère qui lui causait bien du souci, et de ce cholestérol qu'il faudrait vérifier. De la belle arrière-saison que nous avions en ce moment. Des tracasseries imposées par son chef au boulot. De tous ces petits riens qui jalonnent une journée.

Parce que mine de rien, après un cancer, la vie continue après rafistolage des ponts. Sans doute un peu moins vite à cause de la fatigue, mais elle a besoin de s'exprimer encore, de ne pas réduire le corps à sa seule maladie. Trop souvent, le fait d'apprendre qu'Untel a un cancer le place bien en vue sur le podium des idées reçues, avec une belle médaille estampillée "Cancéreux" autour du cou, avec un beau C majuscule. Pas simple d'en sortir, de la case, après. Non, parce que tant qu'à enfermer les gens dans des boîtes hermétiques, je vais t'en coller moi, des étiquettes: "Enrhumé de service", "Colo-poil-aux-pattes", "Johnny Deppressif", et autres "Hip hip hip au condriaque"...

Parce que oui, ça continue, même avec des vannes foireuses comme celles-là. Et un petit coucou à tous les étiquetés qui passeraient dans le coin!

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29 septembre 2015

Cachez ce sein...

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Ce qui est bien, dans mon métier de customisatrice en santé, c'est de continuer à être surprise par les patients après pourtant quelques années de pratique. L'exemple type est celui du renouvellement de pilule chez une jeune femme. Je commence classiquement par poser quelques questions de routine sur les antécédents personnels et familiaux, s'il existe un tabagisme, si tout se passe bien, etc... Puis je passe à l'examen clinique, auscultation, prise de tension artérielle, pesée, mesure de la taille (j'aime les surprendre en leur faisant grapiller 0.5 à 1 cm, ça fait toujours plaisir et ça détend l'atmosphère...!), palpation des mollets, du ventre. Puis c'est l'heure fatidique de l'examen des seins. Et quand je pose la question de savoir si elles font une autopalpation de temps en temps, il n'est pas rare qu'elles répondent par la négative. Si je m'enquiers alors de l'existence d'un examen antérieur par un confrère ou une consoeur (gynéco ou pas), certaines me disent qu'en fait, on ne leur a jamais palpé la poitrine, ni encore moins appris à le faire, alors qu'elles prennent la pilule depuis quelques années déjà. J'hallucine.

Je m'interroge. La palpation des seins, pour moi, doit être un geste naturel de prévention. Je leur explique. Le fait de s'autoexaminer régulièrement permet de déceler des variations qu'un médecin ne percevra pas forcément lors d'un examen annuel de 30 secondes. Les femmes doivent apprivoiser leurs seins, se familiariser avec leur texture si variable parfois: le sein lisse et homogène, ou celui plus compliqué car granuleux et mastosique. D'ailleurs, le plus souvent, quand un problème est décelé, c'est souvent la femme qui s'aperçoit elle-même d'une anomalie, pas le médecin. D'où l'immense intérêt de leur apprendre les signes qui doivent amener à consulter.

J'aborde l'examen comme un atelier ludique et interactif. Je mets la patiente debout devant le miroir, on regarde comment tout ça est fichu, si c'est symétrique ou pas au départ, comment ça bouge quand elle lève les bras, si ça reste accroché quelque part ou si ça monte harmonieusement. Ensuite elle s'allonge, on fait tout ensemble, à une main puis deux, on explore le prolongement axillaire de la glande, on traque les ganglions, on presse pour voir s'il y a du liquide au mamelon. Je leur dis de faire tout ça de temps en temps chez elle, la semaine après leurs règles, quand les seins sont détendus, sous la douche avec le savon, c'est plus facile. Je mets les copains dans la boucle aussi, il n'y a pas de raison: joindre l'utile à l'agréable, ça ne nuit pas! On rigole pas mal, en fait. Et surtout, ce qui est génial, c'est leur sourire quand on a fait tout ça, les remerciements d'en avoir parlé et de leur avoir montré comment faire. C'est pourtant du basique de chez basique.

Pour le reste de l'examen, là aussi, j'essaie de les faire rire, ou sourire: ça détend le périnée! Mais c'est une autre histoire!

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02 juin 2015

L'ennui

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Après le burn out, un sujet sur le bore out? Non, pas vraiment.J'avais juste envie de parler des vertus de l'ennui chez les enfants.

Désormais, nos petits bouts de chou naissent quasiment avec une tablette entre les mains, ou un portable, ou toute autre interface technologique déversant des tonnes de données, vidéos, textes, informations et désinformations. Sitôt nés, on les photographie, on balance leur image par réseau interposé à l'autre bout du monde, histoire que les destinataires s'extasient au moins une fraction de seconde. Pas plus, faut pas exagérer. Ils grandissent, et un jour, on leur met entre les pattes un objet fabuleux: un écran tactile. C'est génial! Un effleurement, et il se passe quelque chose! C'est magique. Enfin, c'est ce que moi j'ai pensé la première fois que j'en ai eu un à portée de tir. Moi, avec le recul dû à ma "grande sagesse", qui ai vu monter en puissance l'informatique et tous ses gadgets dérivés. Moi qui galérais dans mon enfance sur un poste de TV noir et blanc, à tourner un bouton pour espérer voir émerger une image du nuage de petits points gris et blancs qui grésillaient sur l'écran bombé. Moi qui ai commencé à jouer sur ordinateur à des jeux ultra pixellisés sous DOS,  stockés sur des disquettes 3 pouces 1/2 d'une capacité exceptionnelle de 1.47 Mo... Moi qui ai pas mal utilisé les IRC (Pirch, Mirc...) dans les années 95, les ancêtres des réseaux sociaux sans images. Oui, je sais, ça donne un coup de vieux, cette vision "historique". Mais on a vu les choses évoluer, on a connu "autre chose". Les livres, les Playmobil, les Lego, les billes. Et l'ennui.

C'est bien, l'ennui. Cela permet de se poser des questions sur soi, sur le monde, sur les autres. C'est une coupure essentielle, un temps personnel qu'on est seul à occuper, une pause salutaire dans la frénésie qui s'empare de chacun d'entre nous actuellement, cette course à tout et à rien, finalement. C'est au choix un arrêt programmé sur un parking aménagé, ou sur la bande d'arrêt d'urgence. C'est selon. Je préfère de loin la première option, l'ennui maîtrisé, un peu comme une respiration qui donne du souffle au reste de la journée. C'est ce que j'explique à ma fille quand elle se plaint de s'ennuyer. Quelle chance tu as! lui dis-je. Tu vas pouvoir imaginer des tas de choses, inventer des histoires, penser à ce que tu vas faire plus tard, te reposer l'esprit au lieu de continuer à ingérer de l'information en continu. Le cerveau est un organe à respecter au même titre que les autres, davantage sans doute. C'est en s'ennuyant qu'on apprend qui on est.

Qu'on ne s'y méprenne pas: je ne suis pas technophobe. Je suis juste pour un usage raisonnable de ce qu'on nous propose. Je suis atterrée par les programmes délivrés par le petit écran. C'est si vide... Et se remplir de vide, ça ne pèse pas lourd. La succession ininterrompue d'informations  sature les mécanismes de mémoire. Sitôt vu, sitôt oublié, ou presque. Et surtout, pas de place pour le reste, pour l'élaboration de la mémoire à long terme, la fabrique à souvenirs. Je schématise, c'est vrai. Je ne suis pas douée pour rentrer dans les détails techniques de la manipulation par les neurosciences. Mais l'esprit est là: laissons nos enfants s'ennuyer un peu. Laissons-les suivre du regard les gouttes de pluie sur une vitre ou la course des nuages dans le ciel. Permettons-leur d'observer le trajet des fourmis sur l'écorce d'un arbre. Ils nous remercieront peut-être un jour, qui sait?

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18 avril 2015

Inertie

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De plus en plus, je suis amenée à recevoir des gens épuisés, laminés par leurs conditions de travail, et que n'arrange pas une vie de famille rapiécée. Je les vois arriver, au bout de leur rouleau. Ils échouent leur fatigue sur le bureau en l'inondant de larmes qu'ils ne comprennent pas. Comment leurs yeux pourraient-ils contenir autant d'eau? Pourtant, c'est logique, à y bien réfléchir. L'eau n'a jamais ranimé le feu, et leur flamme à eux a été noyée par des torrents de contraintes qu'ils ne réussissent plus à assumer. 

Marie est de ces gens-là. A bientôt 45 ans, elle a brillamment réussi à s'imposer en tant qu'ingénieur dans un aquarium de requins cravatés au brushing survitaminé. Elle a tout donné à son travail, restant tard le soir, travaillant ses dossiers le week-end à la maison en ignorant le sens du mot vacances. Elle a juste, mais alors tout juste, trouvé le temps d'épouser son N+1 et de programmer deux enfants, qu'elle a expédié au monde en deux temps trois mouvements, avant de les confier en alternance à ses parents et à des assistantes maternelles dévouées, sans oublier quelques baby sitters de temps en temps. Bref, une wonderwoman épanouie à qui tout réussit.

Sauf qu'elle est là, devant moi, en train de lâcher les vannes, en s'excusant au moins mille fois de paraître si faible, elle qui vit au pays des poker faces où toute émotion est interprétée comme une faiblesse. Tout allait bien, mais depuis cette trachéite du mois dernier, rien ne va plus. Plus d'énergie, envie de rien, le syndrome du mouchoir à la moindre contrariété, une irritabilité le soir contre les enfants, la libido en peau de chagrin, etc... Bref, elle ne se reconnaît plus. Je m'enquiers de ses conditions de travail, de vie familiale, lui demande si des choses ont changé récemment. Non, rien que cette maudite infection qui a tout perturbé. Bon, je vous la fais courte, mais j'ai vite compris que les 70h de boulot hebdomadaire sans repos réel pendant les vacances ou les we n'y étaient pas étrangères. Je suis un vrai Sherlock, quand je m'y mets. Quand j'ai émis cette hypothèse, elle m'a assuré que non, ce n'était pas ça, il n'y avait aucune raison que ça vienne de là, elle avait toujours réussi à bosser comme une brute sans que cela pose le moindre souci.

Sauf que là, il y avait eu ce grain de sable salutaire, cette banale infection hivernale, qui lui a révélé l'étendue des dégats. Qui lui a bouffé les dernières réserves d'énergie sur lesquelles elle tenait. Je lui ai proposé un arrêt de travail. "Comment?", m'a-t-elle sorti, les yeux exorbités, comme si je venais de lui faire une proposition indécente. "Mais c'est impossible! J'ai douze dossiers en cours, je dois en présenter un lundi, j'ai un RV hyper important à Paris la semaine prochaine". Bon. J'ai recentré le débat sur son sommeil: mauvais. Son appétit: inexistant. Des idées noires? "Oui, ça vient de temps en temps, maintenant que vous me le faites remarquer". Heureusement, rien de précis pour l'instant, juste des flashes, mais à ne surtout pas négliger.

Je martèle une fois de plus qu'un arrêt me semble salutaire, que je l'arrêterais bien un mois d'emblée, mais qu'une semaine déjà, ce serait mieux que rien. Je sais ce que je fais; les épuisés du travail n'acceptent jamais de tout stopper si longtemps, alors que c'est un minimum. Ils acceptent la semaine, en se disant que ça ira mieux et que tout rentrera dans l'ordre. Je ne les détrompe pas, puisque je les reverrai pour les prolonger. C'est toujours comme ça. Je lui explique que cette semaine ne va pas être de tout repos, car elle risque de tout décompenser et d'avoir encore moins d'énergie, de dormir encore moins bien, bref, d'aller encore plus mal. Son cerveau qui roule à toute berzingue va continuer à travailler en roue libre, car il ne pourra pas s'arrêter net. Je lui conseille de se tenir à distance de ses mails et de son téléphone professionnels, tout en sachant qu'elle n'y arrivera sans doute pas. C'est dur, de tout lâcher d'un coup.

Je n'ai pas fait de statistiques, parce que je déteste les chiffres, mais je dirais qu'ils sont environ 80 % à revenir la semaine suivante. Ils me disent que c'est incroyable, mais que j'avais raison, que ça ne va pas du tout mieux. Ben tiens! Et qu'ils sont ok pour prendre un ticket supplémentaire. Très souvent, ils acceptent les 3 semaines suivantes sans broncher. Ensuite, on discute. Parce que faut pas croire, mais cet arrêt, c'est un véritable tsunami dans leur vie. Il vient remettre en cause 10, 15, 20 ans de fonctionnement. Parfois leur vie entière, ses bases, tout ça. Des fois, on remonte à des histoires familiales pas croyables. Mais ça, ce n'est pas mon job. C'est celui du psychologue, qui va les remettre en selle, les faire s'interroger sur le sens de leur vie, rien de moins. Et parfois les guider vers un changement de travail, d'orientation. Cet arrêt peut être une parenthèse positive si on réussit à s'en saisir, si on est en état de le faire. Certains n'ont pas le choix, je pense notamment aux parents isolés avec enfant(s) à charge. Pas simple de prendre du temps pour soi dans ce cas.

Le tout, dans ces histoires de vie, est de rester à l'écoute du corps, de ne pas méconnaître ses appels du pied, et de s'arrêter à temps. Moi, en gros, je ne fais que signer un bout de papier, mais ça peut tout changer, parfois. C'est le pouvoir des mots.

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03 mars 2015

Elections... quoi, déjà?

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Nous allons voter, les 22 et 29 mars prochains, pour les élections départementales, qui remplacent les anciennes élections cantonales. Les conseils généraux vont disparaître au profit de conseils départementaux. Et au lieu de voter tous les 3 ans par moitié de territoire, ce sera tous les 6 ans pour tout le monde. J'ai entendu aussi que nous allions voter pour des "couples", respect de la parité oblige. Et que les missions de ces élus étant encore floues du fait de la réorganisation territoriale, ces gens-là ne savent pas trop à quelle sauce ils vont devoir s'accomoder. Voilà, fin de la note civique.

Je n'ai jamais été très forte en politique, bien qu'ayant reçu une éducation rigoureuse à ce niveau. Je m'efforce d'honorer cette formation initiale, scrutin après scrutin. J'ai dû néanmoins m'abstenir une fois, par pur oubli de ma part, dévoyée par une belle journée de printemps. J'ai également dépouillé à quelques reprises dans mon bureau de vote, pour voir ce que ça fait d'aligner des petits bâtons sur un papier, et de vivre un vrai moment d'émotion collective à la lecture finale du résultat. Enfin, ça, c'est ce que je pensais vivre, avant d'y être. Non, parce que le jour J, ça ressemblait plus à une soirée Loto chez Mamie qu'à une soirée cool entre potes de promo. Monsieur Bésicle veillait au grain, conscient de sa supériorité, lui, le garant de la légalité du scrutin et de son dépouillement. Pas question de sourire ou de lancer une vanne, l'heure était au décompte. Les résultats étaient scrupuleusement notés dans un cahier à piqûre. Tout juste s'il ne tirait pas la langue sous son épaisse moustache. Les autres scrutateurs et moi, nous nous lancions des coups d'oeil désolés, avec l'impression de nous être trompés d'adresse. Mais blague à part, je ne regrette pas de l'avoir fait, et je le referai sans doute. C'est après tout un acte citoyen, qui permet aussi d'observer son prochain dans un milieu inhabituel. J'y ai même traîné mon fils comme on m'y avait moi-même emmenée, et je vais toujours derrière les rideaux de l'isoloir avec ma fille, maintenant. C'est un rite républicain qui en vaut un autre.

Reste que ces élections départementales ne m'évoquent pas grand-chose. Que vont faire ces gens de ma voix? Quel sera leur rôle et l'organisation pratique de leurs journées? Seront-ils payés pour cela, combien et par qui (là, j'ai tendance à penser que ce sont les impôts)? Les instances qui nous dirigent sont peu lisibles, en dehors évidemment du Président de la République, de ses ministres, des députés et des maires. Ceux-là, on les identifie bien, au moins par la sur-exposition médiatique de certains. Oui, mais qui connaît les petits, les obscurs, ceux qui arpentent les couloirs de réunion en réunion? Et qui croit encore aux messages des campagnes électorales? Pourtant, il faut y aller, encore et encore. Ne serait-ce que pour ensuite pouvoir dire qu'on n'est pas d'accord.

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25 février 2015

La pelote

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Un jour, j'ai reçu un petit chat. Elle s'appelait Astrid, avait 23 ans, était belle comme un coeur avec ses longs cheveux blonds et ses grands yeux bleux, et parlait d'une toute petite voix. Elle venait faire contrôler sa tension, qu'on avait trouvé un peu élevée lors de la dernière consultation. Elle a commencé à me parler de son stress, en général. Rien de bien méchant, a priori, chez cette future ingénieure à qui tout réussissait: pas de soucis financiers, une famille aimante, un avenir tout tracé. Et pourtant, elle n'allait pas bien, et culpabilisait de cet état qui n'avait à son sens pas lieu d'être. Elle s'efforçait d'ailleurs de ne rien montrer de son mal-être à qui que ce soit, à part ses parents qui minimisaient tout cela en disant que c'était passager, et c'est tout. N'empêche que ses profs avaient quand même perçu qu'elle était un peu plus stressée que la moyenne. Elle ne montrait rien, mais ça se voyait malgré tout.

Ok, me dis-je. Je commence à écouter, je lui conseille de faire un peu de sophro, des trucs de ce genre. Elle continue son analyse. Me parle de déménagements successifs dans son enfance, des difficultés à se créer un réseau d'amis durable. De la sensation de devoir toujours tout recommencer à zéro. Et puis elle commence à me parler de son ex-ex petit copain, avec qui elle a vécu 3 ans, et qu'elle a quitté parce qu'il ne lui apportait rien de positif. Un copain un peu instable psychologiquement, qui se servait d'elle quand il n'allait pas bien, sans rien lui donner en retour. Epuisée par cette relation à sens unique, elle avait décidé d'y mettre un terme. Oui mais... Loin de lui, elle ne se sentait pas bien, elle l'avait dans la peau. Alors elle est revenue vers lui, à encore écouter ses malheurs, absorbant comme une éponge tous ses problèmes existentiels. Et quand il était mieux, il partait, la laissant digérer tout ça, de plus en plus mal d'ailleurs. Mais elle, elle n'avait personne pour l'écouter. Ses parents lui disaient que ça irait mieux bientôt, elle ne voulait pas les inquiéter; ses pairs de l'école d'ingénieur ne devaient pas voir ses faiblesses, alors poker face. Elle a commencé à ruminer. Elle s'est saoûlée toute seule un soir chez elle. Mais ça ne se fait pas, d'aller mal. Elle ne savait plus où elle en était, ne sachant pas vers qui se tourner.

Là, je l'ai rassurée, elle avait bien fait de venir. Et j'ai émis l'hypothèse que peut-être, ce serait bien pour elle, pour sa vie future de cadre en entreprise, de faire un petit travail chez un psychologue. Elle était d'accord, elle acceptait tout ce que je lui proposais. Pour moi, c'était simple, je passais le relais, restant à sa disposition pour tout le reste. N'étant pas psychothérapeute, je ne voulais pas entrer plus avant dans les détails de sa vie privée. Mais elle a continué à me dérouler sa petite pelote, me laissant sur le bureau un gros tas de fils bien emmêlés, un vrai bazar. Elle n'avait plus beaucoup d'appétit, vomissait parfois un peu après les repas. Le sommeil n'était pas très réparateur. Je lui ai demandé si elle avait des idées noires. "Oui. Mais je ne veux pas mourir, docteur; c'est juste que je me demande quel est le sens de ma vie". Moi aussi, tiens. Si c'était aussi simple que ça... J'aimerais avoir une réponse bien tranchée au cordeau, un genre de maxime que je pourrais asséner d'un ton docte et persuasif en fin de consultation.

Alors, la sentant si proche de basculer dans le foutoir de ses pensées, j'ai décroché le téléphone pour lui prendre un rendez-vous rapide chez une psychologue. J'ignore si elle y est allée et si elle s'est sortie du marasme de culpabilité qui l'engluait, si elle a réussi à rompre avec l'emprise toxique de son copain, si elle a compris que de vouloir vivre comme un pur esprit n'est possible qu'un temps. Si elle est devenu quelqu'un de bien, capable d'écouter les autres sans s'épuiser, et surtout, si elle a trouvé l'âme soeur capable de l'écouter, elle.

Tout ce que je sais, c'est que j'étais ressortie de cette consultation avec cette image d'un petit chat qui me déroule sa pelote au fur et à mesure, et que j'étais épuisée, rincée, vidée.

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