demolition Nantes est une belle ville, où il fait bon vivre, paraît-il. Il y règne une politique d'expansion immobilière assez active, et on voit se dresser de plus en plus d'immeubles au design audacieux, ce qui peut vouloir dire à peu près n'importe quoi: novateur ou écolo, abominable ou déjà moche, selon l'humeur du jour. J'avoue avoir un peu de mal à comprendre l'intérêt par exemple de fermer des balcons avec des plaques coulissantes en plexiglas, mais c'est du concept architectural, donc on se tait, s'il vous plaît. Cela n'engage que mon sens de l'esthétisme...

Et puis...

Et puis il y a surtout les "avant". Quand le promoteur immobilier vient marquer de son sceau les maisons qui vont être démolies. De grands panneaux d'affichage déboulent un beau matin, dévoilant en images de synthèse la merveille qui bientôt étendra ses bras vers le firmament. C'est propre, lumineux, et il y a un numéro de téléphone pour les investisseurs. Je dois donc me faire à l'idée que la belle maison bourgeoise au toit pointu du coin de la rue, ou encore la vieille bâtisse où vivent encore quelques anachroniques poules et un coq matinal, vivent leurs derniers jours. Les rideaux disparaissent des fenêtres, des tags apparaissent sur les volets,  dernier baroud d'honneur qui met de la couleur où la poussière règnera bientôt en maître...

Les machines arrivent alors. Elles commencent à arracher des bouts de toiture, défoncent le mur où Pierre et Jeanne notaient scrupuleusement la taille de leurs enfants avec un petit trait au crayon de bois, mois après mois, année après année. Brusque cassure dans les courbes de croissance... La fissure s'élargit, et la machine prend en grippe un lavabo, fracasse le siphon d'où s'échappe l'anneau d'argent, depuis longtemps disparu, que Paul avait offert à Marie pour leurs fiançailles, et qu'on n'avait jamais pensé à chercher là. La chambre de Jules, dont les murs constellés de trous de punaises se retrouvent morcelés et jetés à bas, qui s'en souciera? Pourtant, il en avait mis, des posters d'avions et de voitures, jusqu'à faire disparaître la tapisserie vieillotte, avant de changer d'idoles et de révérer les chanteurs du moment...

Tous ces moments de vie disparaissent sous les coups des pelleteuses, qui escaladent ensuite sans vergogne les tas de gravats informes pour s'approcher un peu plus de leur cible suivante. Ce matin, trois maisons anciennes sont tombées, quelque part à Nantes, et comme d'habitude, j'ai eu ce petit pincement au coeur, cette humidité fugace dans le regard. C'est con, de rendre hommage à un bâtiment, non? Pourtant, je le fais aujourd'hui...