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Il y a eu ce jour, il n'y a pas longtemps. Un de ces jours où on se lève sans savoir qu'on va vivre une première fois. Une journée somme tout bien ordinaire au premier abord. Un bol de thé avalé en vitesse avec trois tranches de pain beurré. Un trait de confiture de mûres maison. Le brossage de dents vite expédié, le saut en voiture, direction travail.

Et le coup de téléphone. La gendarmerie. Poliment, on m'explique que Madame B. a été retrouvée inanimée dans son lit par son mari ce matin. Et que comme je remplace son médecin traitant, ce serait bien que je vienne. Sauf que ça fait déjà trois bonnes heures qu'elle l'est, inanimée. Et que je suis appelée pour constater son départ vers ailleurs.

Je me mets à frissonner dans le bureau surchauffé. Je dois m'organiser sans paniquer. La consultation du matin est heureusement peu remplie, je n'ai que trois rendez-vous à déplacer. Je me prépare. Je suis dans un état second. Je suis désemparée. Je cherche fébrilement dans le tiroir le certificat qu'on va me demander. Mes mains tremblent un peu. Beaucoup, en fait. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Tout se mélange. Je n'ai encore jamais fait cela. La vie m'a épargné jusqu'à présent cette partie douloureuse du métier.

Je branche le GPS. Je suis en pilotage automatique. Comment vais-je me comporter ? Quels mots vont réussir à sortir de ma gorge serrée ? J'arrive. Les deux jeunes gendarmes, souriants malgré les circonstances, m'attendent et me conduisent au veuf, éploré bien sûr. Je l'écoute me raconter. C'est dur.

Je monte à l'étage, accompagnée des gendarmes. Une porte s'ouvre. Se referme sur nous. Et je vois. Je m'effondre. Rapidement je me ressaisis. Je dois être professionnelle. Je fais ce qu'il y a à faire. Pour cette satanée première fois. Mes mains gantées doivent affronter et déchirer cette distance invisible et incommensurable de 10 cm entre moi et le corps. La gendarme est compréhensive. Elle aussi a eu du mal, la première fois.

Nous redescendons. Je prends la main du monsieur entre les miennes, je le regarde avec intensité. Ne pas pleurer. Ce chagrin n'est pas le mien. Je trouve les mots qui apaisent. Ses mains serrent convulsivement les miennes. Je m'assois. Je gribouille ce qui doit l'être sur le papier carbone. Je me trompe. Je recommence. Je demande un verre d'eau à l'ami de la famille qui est là. Ma bouche est si sèche...

Tout doucement, je repars sur la pointe des pieds. L'air est doux, dehors. Je respire à fond. Je m'aperçois alors que j'avais retenu mon souffle pendant tout ce temps. Je ferme les yeux. La journée ne fait que commencer. Je dois me concentrer. Elle sera longue. Je monte dans ma voiture. Le cabinet m'attend. J'ai des vivants à rassurer, réconforter, écouter, soigner. Je sais que je vais voir un bébé tout à l'heure. Je souris à travers mon angoisse, je la laisse s'envoler plus haut. Et ça va mieux.