Edmund-Collein-Bauatelier-Gropius-Dessau-1927-1928

 

 

 

 

Cela faisait un moment que je n'avais pas vu Marie. Plus d'un an, en fait. Je savais qu'elle avait eu de graves problèmes de santé, du genre de ceux qui font tomber les cheveux. Les compte-rendus étaient arrivés au cabinet comme une triste pluie dans son dossier, lame après lame. Quand je l'ai revue après son parcours de combattante, elle était gênée, elle n'osait pas me regarder vraiment au début de la consultation. J'en ai été surprise, car nous avions toujours eu un bon contact. L'eau avait juste coulé en emportant les ponts au passage. J'ai donc ressorti mes aiguilles à tricoter pour retisser un lien entre nous.

Elle venait pour des choses toutes simples, et m'a expliqué qu'elle avait vu tant de médecins et de machines en un an qu'elle avait du mal à revenir pour si peu vers le corps médical. Elle était vraiment embêtée d'avoir à m'exposer le motif de sa visite. Elle avait juste besoin d'une ordonnance pour une prothèse adhésive afin éviter les douleurs que lui procurait la prothèse amovible glissée dans son soutien-gorge. Juste pour ça, disait-elle en s'excusant. Et pourtant, c'était juste énorme pour elle. Juste quelques mots sur un bout de papier pour ne plus avoir mal au dos, ce mal qui lui rappelait sans cesse l'absence de son sein droit.

Avec pudeur, elle m'a montré. J'ai vu. C'était difficile. J'ai écrit les quelques mots sur le bout de papier.

Et puis la consultation a pris son rythme de croisière, toute en fluidité. Je l'ai retrouvée, elle. On a raccroché le fil de l'an dernier à celui de cette année en faisant un joli noeud presque invisible, et on a parlé de tout, de rien, des difficultés relationnelles avec son ado de fils, du mari un peu absent et maladroit, de sa mère qui lui causait bien du souci, et de ce cholestérol qu'il faudrait vérifier. De la belle arrière-saison que nous avions en ce moment. Des tracasseries imposées par son chef au boulot. De tous ces petits riens qui jalonnent une journée.

Parce que mine de rien, après un cancer, la vie continue après rafistolage des ponts. Sans doute un peu moins vite à cause de la fatigue, mais elle a besoin de s'exprimer encore, de ne pas réduire le corps à sa seule maladie. Trop souvent, le fait d'apprendre qu'Untel a un cancer le place bien en vue sur le podium des idées reçues, avec une belle médaille estampillée "Cancéreux" autour du cou, avec un beau C majuscule. Pas simple d'en sortir, de la case, après. Non, parce que tant qu'à enfermer les gens dans des boîtes hermétiques, je vais t'en coller moi, des étiquettes: "Enrhumé de service", "Colo-poil-aux-pattes", "Johnny Deppressif", et autres "Hip hip hip au condriaque"...

Parce que oui, ça continue, même avec des vannes foireuses comme celles-là. Et un petit coucou à tous les étiquetés qui passeraient dans le coin!