verbiage_10

Il existe une catégorie de patients qui me pompe l'énergie, un peu comme un moustique mais option pipe-line. Ce sont les logorrhéiques désorganisés. Je ne parle pas des bavards, ça je m'en accomode très bien. Non. Je veux parler des gens qui commencent une phrase et se laissent dériver de mots en mots vers d'autres territoires, jusqu'à balayer une panoplie étendue de sujets de conversation différents. Genre:

- J'ai mal là, à l'estomac. Samedi, j'étais invité au restaurant, au Transbordeur, vous savez. On a eu du mal à se garer, je me suis fait mal aux pieds à marcher comme ça. Il faut dire que quand j'avais acheté les chaussures, le vendeur n'avait pas ma taille, alors j'ai pris la taille en dessous. C'est comme ma fille, elle prend toujours une taille plus petite. Elle fait ça à cause de son régime, elle a du cholestérol, et puis ses vacances dans le Périgord n'ont rien arrangé! On y était allé il y a quelques années, on mange bien là-bas. Et après, les promenades en gabarre, c'est vraiment sympa! Moi, j'ai peur de l'eau, mais on ne risque rien, on a un gilet de sauvetage. Mon mari voulait que j'apprenne à nager, mais je n'ai pas le temps. Avec le boulot, c'est compliqué. Mon patron bosse comme un taré, il veut que tous ses collaborateurs soient sur le même modèle, mais moi, je n'en peux plus..."

Etc... Et encore, là, je brode, je caricature dans le simplisme. Je voyage parfois très, très loin. On m'entretient d'histoire antique ou de littérature comparée, on me raconte comment faire un greffon sur un prunier, on me fait visiter des musées, des villes à l'étranger; je découvre tous les personnages illustres de la famille, j'apprends une recette de cuisine, je suis le témoin immobile de militantismes divers... Mais devant ces pelotes qui se déroulent et s'emmêlent, je peine à contre-courant, je rame pour récupérer le motif initial de consultation. Et à chaque fois que je crois le saisir, il se dérobe à nouveau sous un flot de détails.

Le fonctionnement de ces personnes est un mystère, mais je sens que leur vie doit être compliquée, avec cette quête incessante de précision qui doit leur miner l'existence. Sans doute cela les rassure-t-il de se raccrocher à des petits riens, et d'étayer leur moindre propos de toutes ces enluminures de circonstance. Mais hélas, mon temps est compté, et je ne peux me laisser bercer plus de quelques minutes. Alors j'essaie de canaliser un peu tout ça, de revenir à l'essentiel. Enfin... L'essentiel selon moi, car leur essentiel à eux, il s'étale en prose devant moi, il libère sa ramure sous mes yeux, il croît en 3D en envahit le bureau. Je m'imagine parfois être dans une forêt vierge sous les tropiques. Des champignons géants poussent à vue d'oeil devant moi, comme dans Tintin et l'étoile mystérieuse    ( j'ai de très sérieuses références littéraires). Et puis je me réveille, et, munie d'une épingle, je les pique pour les faire exploser. Paf! Des fois ça marche. D'autres fois, on est reparti pour un tour...

Photo glanée sur le site de Cyrille Henry.