gelule

 

Il y a quelques années, j'ai été confrontée à un mystère de la science lors d'une visite à domicile. Cette vieille dame m'a appelée pour le renouvellement mensuel de ses jolies pilules colorées. Après l'avoir examinée, je m'apprête à lui faire son ordonnance, quand elle m'interpelle au sujet d'une de ses médications, un antalgique qu'elle prenait sous forme de gélules.

- Il y a un souci avec le Di-Machinic, docteur. Les gélules, elles passent pas.

- Ben comment ça, elles passent pas?

- Elles ressortent entières. Tenez, venez voir!

Et là, elle me pilote à travers son appartement, direction la cuvette des toilettes. Elle m'en montre le fond d'un geste triomphant.

- Vous voyez? Elles sont là!

Oui, en effet, les gélules étaient là, surnageant parmi le reste. Je suis passée en mode apnée obligatoire, avant de m'étonner moi aussi de cette anomalie. Avait-elle des sucs digestifs Ph 7? Un transit tellement accéléré qu'elle tirait plus vite que son ombre? Une nouvelle méthode de téléportation intestinale?

Bref, j'en étais restée là, ce jour-là, avec ma jeunesse imbécile et mes certitudes acquises à la faculté. Pourquoi diantre la dame rejetait-elle des gélules quasi intactes? Et puis un jour, l'illumination vint. Elle les prenait tout simplement par le mauvais bout. Enfin, mauvais... Elle prenait ce médicament pour calmer des douleurs pelviennes consécutives à un cancer des ovaires. Sans doute avait-elle jugé que moins le chemin était long, plus le médicament serait efficace... Elle se les mettait donc façon suppositoire, ce qui expliquait le petit miracle auquel elle m'avait convié d'assister.

Depuis, j'ai compris l'importance de discuter avec les patients de leurs croyances, de leurs vérités, qui peuvent être si différentes de celles des soignants, si dogmatiques et précises. J'essaie de passer de l'autre côté du miroir, de tâter de la pensée magique et de ses applications dans le réel. Je tente de capter la représentation qu'ils ont de leur maladie, de ses impacts dans leur quotidien. Et après, on discute. Prendre une gélule par le fondement pourra être utilement corrigé, pour le plus grand bénéfice des deux parties. Et puis ça peut éviter  de se retrouver un jour à cogiter devant une cuvette de toilettes à s'interroger sur le sens de la vie...