woman-986491_960_720

Martine ne venait pas seule. En fait, elle ne venait pas pour elle, mais pour sa fille Clotilde, 24 ans, grande blonde aux yeux verts et tristes et à la lèvre inférieure tremblotante. La jeune femme terminait des études d'informatique par un stage dans une start up parisienne, et ça ne se passait pas vraiment bien.

L'histoire habituelle. Le patron, hyper sympa, qui tutoie tous ses collaborateurs dès le début. On est avant tout une famille, des potes de bureau, on boit un coup après le travail, mais c'est encore du taf qui ne dit pas son nom. Et puis pourquoi tu couperais ton portable le week-end ? On a un projet brûlant sur le feu, tu te débrouilles vraiment bien, on a vraiment besoin de toi. Tant pis si ton statut de stagiaire ne te rapporte pas grand chose. Ah, j'oubliais, on va signer des contrats hyper importants demain, on va bosser tard, ce soir. On va chez moi, on sera plus tranquilles. Oui, juste toi et moi.

Bref. Tout en écoutant Clotilde me raconter le harcèlement et le burn out les larmes aux yeux, je regardais Martine. Elle avait l'air effrayé d'une bête traquée. Ses sourcils tressautaient au rythme des horreurs que narrait sa fille. Les tracas avaient creusé son front, là, juste au milieu. Ses lèvres disparaissaient à force d'être trop serrées. Je sentais la faille dans ses doux yeux humides. Une mère inquiète. Qui vivait dans sa chair les souffrances de son enfant.

Un arrêt de travail plus tard, j'ai revu Clotilde seule. Elle allait mieux, son stage était terminé et elle se projetait dans une autre branche professionnelle. Le travail avec une psychologue l'avait beaucoup aidé à prendre cette décision.

Et puis j'ai aussi revu Martine. Seule. Et j'ai compris la douloureuse symbiose que j'avais ressentie lors de la première consultation. Dès le premier regard, en fait, quand elle a ôté ses lunettes de soleil et que j'ai vu le spectre de l'arc-en-ciel déployé tout autour de son oeil droit.

L'histoire habituelle. Un mari pervers narcissique, hyper sympa au début, brillant en société, tellement épatant que forcément, c'était de sa faute à elle s'il se mettait parfois en colère. Un type si merveilleux ! Elle ne le méritait pas, c'est ce que disaient leurs amis communs. Enfin... Ses amis à lui, parce que les siens, ils avaient vaguement disparu du tableau. Elle ne savait plus vraiment quand elle s'était retrouvée seule dans l'antre de la bête.

Un divorce plus tard, Martine est revenue me remercier. Devant mon regard interrogatif, elle m'a dit que j'avais écouté sa fille comme il faut. Qu'elle l'avait observée pendant sa lente reconstruction. Qu'elle s'était peu à peu demandé si elle aussi, elle ne pourrait pas essayer. Peut-être qu'il n'était pas tout à fait trop tard. Elle avait pris un timide rendez-vous avec la psychologue. Puis un second. Et elle avait remonté tout son escalier depuis la cave où son mari la séquestrait.

Maintenant, Martine va bien. Elle a sagement déplissé son front et rajouté des petites pattes d'oie autour de ses yeux. Et j'ai pu constater que quand elle sourit, elle a de fort jolies dents. Pour croquer la vie !