ramifications

Souvent je te regarde sans te comprendre. Enfin, pas vraiment. Posée en face de toi, loin de l'autre côté de cette table qui semble toujours plus nous éloigner, je te vois tordre tes pensées dans tous les sens. Ton visage n'est qu'une ombre parcourue par des frissons d'humanité. Tes yeux d'enfant perdue peinent à trouver leur chemin vers l'adulte que tu es.

"Ce n'est pas grave", me dis-tu tandis que les larmes coulent sur tes joues sans que tu puisses les retenir. Le sel qu'elles contiennent est tour à tour hormonal ou existentiel, passionné ou épuisé. Je me replie en moi-même pour mieux t'écouter. J'enfile ma carapace d'amitié, celle des jours de cristal, fragile et transparente. Je sais que tes mots ne feront que la caresser sans l'abîmer. Et que ses chatoiements se reflèteront dans tes yeux comme autant de mirages.

Je te regarde te débattre dans l'entrelac de tous ces pourquoi que tu projettes vers le ciel, avide de réponses. Chacun d'entre eux zèbre l'espace comme un éclair, générant à son tour d'autres ramifications se multipliant elles-mêmes à l'infini. Je te vois comme un arbre posé à l'envers sur l'écorce du monde, projetant tes racines vers le ciel, dans l'insatiable attente d'une nourriture spirituelle qui ne vient pas. Ou si peu. Tu te nourris au compte-goutte des rencontres dont la vie te fait l'aumône. Tu chines ici et là quelques réponses disparates, dont tu ne sais que faire.

Ce que tu cherches au-dehors, dans le regard des autres, n'est que le pâle reflet d'une réalité que tu ne comprends pas. Tu es murée dans le silence de ta tour d'ivoire, apeurée d'en sortir comme un escargot un jour de canicule. Tes émotions ont du mal à être contenues, elles suintent de toi comme des plaies à ciel ouvert. Tes cicatrices d'enfant ne sont pas encore cautérisées. L'attention dont tu as cruellement manqué resurgit en tsunami perturbant. Et tu n'as jamais eu le code secret pour communiquer simplement avec autrui.

Et moi, dans tout ça ?

Moi, je t'offre un café avec du chocolat noir. Je te parle de ces voyages extraordinaires que tu fais en Afrique ou ailleurs, quand tu chasses les paysages avec ton appareil photo. Je te serre dans mes bras quand tu pleures. Je prépare un festin avec les restes du frigo. Je te demande de me jouer la sonate au clair de lune sur ton piano à queue. Je pars en pique-nique avec toi sur le sommet d'un ancien terril au nord de Nantes. Je t'écoute me parler de ton chat, ton ami de tous les jours. Je me tais aussi. Souvent. Je n'arrive à te parler qu'à travers mes silences.

Sauf une fois. Je t'ai dit que peut-être, ce serait bien d'aller voir du côté des zèbres si tu ne serais pas un membre depuis longtemps égaré de leur troupeau...