Le-sac

 

L'air du temps se fait vieux. Il puise dans sa décrépitude la faible force de continuer à aligner un pas devant l'autre. Lentement. Pour ne pas se briser face à l'incertitude de sa destination. Quoique...

Est-elle si floue que ça, la voie de garage qui l'attend ? Sans issue, terminus, fin du sketch. C'est pitoyablement triste, non ? Ne pourrait-il pas au contraire tirer du fond de sa besace quelque merveille inconnue ?

Un peu comme quand je fouille au fond de mon sac, ce fouillis instable accumulé d'un geste machinal. Vous savez : on a les mains pleines, on cherche où on pourrait bien mettre ce papier/machin/truc qui nous encombre sans nécessité, et on le fourre dans le premier orifice qui se présente. Un sac à main, une poche, ou une poubelle pour les plus radicaux. Voilà. La stratification de l'accessoire commence comme cela. Et c'est vaste, un sac à main. Il contient le monde entier, des prospectus, des notes de restaurant, des tickets de parking, des mouchoirs un peu usagés, des pièces de monnaie, des clefs, un miroir, un emballage de chewing gum, un capuchon de stylo, un ticket de cinéma, un vieux bouton, des listes de courses, un crayon, quelques post it, bref, vous voyez de quoi je parle.

Il n'y a rien de plus surprenant que de vouloir sortir un mouchoir, et de se retrouver avec une vieille liste de courses toute douce à force d'être frôlée et froissée par les autres locataires du lieu. Dessus, un numéro de téléphone tout nu, sans destinataire. Et là, soudain, le flash back de cet instant fugace en soirée, quand vous aviez pris ce qui vous tombait sous la main pour noter le numéro de cette personne fabuleuse que vous rappelleriez sans faute dans le courant de la semaine, promis, juré. Pourquoi s'encombrer d'un nom, alors ?

Le temps a passé, d'autres objets sont venus recouvrir la petite liste. Strate après strate. Jusqu'au jour où il est bien lourd, ce sac, et qu'il nous prend une envie de légèreté. On se transforme alors en archéologue, on se repasse le film de la vie de ces petits riens qui, à force d'être négligés, se sont apesantis sans bruit. Et il est bien lourd, ce numéro de téléphone. Qui sait vers quelles aventures il m'aurait menée si j'avais honoré ma promesse de le composer dans les temps ? Mais il ne me reste dans la paume qu'un petit bout de papier grisâtre, délavé et pelucheux, et le sentiment curieux d'effilochement de ma mémoire quand j'essaie de me souvenir des émotions ressenties lors de cette rencontre d'un soir.

La poubelle me tend les bras et ouvre sa gueule pour engloutir ce fragment de vie. Voilà pour quoi il se fait vieux, l'air de mon temps. Il a perdu la fougue et l'inconscience de l'instant. Il piétine ses propres traces sans en créer de nouvelles. Et il me prend la furieuse envie de commander pour Noël une collection de vents hurlants pour chasser son immobilité un peu plus loin, chez le voisin d'à côté !

Tu viens, la poubelle ? On a un coup de fil à passer...