L'histoire du petit bonhomme aux semelles de caoutchouc
Je déteste la molle sensation que procure l’écrasement par ma chaussure d’un chewing-gum nonchalamment craché par son propriétaire sur le trottoir. J’imagine aussitôt les miasmes microscopiques dont il est l’hôte involontaire commencer à escalader le rebord de mes semelles pour partir à l’assaut de ma peau, cherchant ensuite à la pénétrer pour aller se reproduire au creux de mon écosystème personnel. Que dire des efforts subséquents pour se débarrasser ensuite de la collante substance étrangère qui s’agrippe dans son désespoir élastique à mes pompes innocentes ?
Et sans transition, je repense à lui. Au petit bonhomme aux semelles de caoutchouc. Il marchait courageusement dans un désert sans nom, dépourvu de toute étincelle de vie quelle qu’elle soit. Un désert aride et muet aux parois abruptes, où les sons se répercutaient à l’infini dans leur morne insipidité. Comme un couloir, en fait. Un long couloir à l’horizon déchu, sans issue secourable. Mais le petit bonhomme avançait coûte que coûte, refusant de voir l’évidente inutilité de ses mouvements. Il peinait pourtant, chaque pas lui arrachant des éclairs de souffrance dans tout le corps. La chaleur se faisait lourde en tombant sur ses épaules, l’écrasant toujours plus profondément dans le sol inhospitalier. Et quand le temps passé fut aussi allongé que les ombres vespérales, elle commença à faire fondre ses semelles, millimètre par millimètre, presque tendrement, comme une caresse liquide. Son pas se fit plus lent à mesure que la substance dégoulinante l’attachait davantage au sol, rendant le soulèvement de ses pieds de plus en plus difficile. Le soleil qui jusqu’à présent surplombait le couloir commença à disparaître sur le côté, rafraîchissant l’atmosphère brûlante des lieux. Le petit bonhomme put enfin respirer avec plus de liberté, et un sourire s’ébaucha entre ses traits tirés. Mais celui-ci fut de courte durée. A mesure que l’air se faisait plus limpide et fluide, les semelles refroidirent elles aussi, et le caoutchouc finit par se figer en une indomptable raideur, le clouant au sol sans rémission. Il avait beau tirer de toutes ses forces, le terrain le ramenait à lui avec brutalité. Il dut donc se résoudre à passer la nuit ainsi, en tout inconfort, attendant le lendemain et son cortège de lumière et de chaleur. Ses soupirs se firent lourds, et le temps passa. L’aube le réveilla, tout courbaturé, et il s’ébroua quand la chaleur fut assez intense pour décoller les semelles. Elles emportèrent avec elles un peu de terre et de cailloux, alourdissant ainsi le fardeau quotidien qu’il s’obligeait à porter. Jour après jour.
J’aime marcher pieds nus dans l’herbe tendre, mes souliers sagement posés sur le bord du terrain, et je suis dans l’ignorance du statut de leurs semelles, collées ou pas. Je suis délivrée du carcan de leur possible immobilité. Cela ne me regarde plus. Il fait beau, et la rosée matinale qui scintille m’appelle auprès d’elle...