Tas d'esprit
Assise sur les charbons de ses désirs ardents, elle regarde se déliter tranquillement les fibres de sa vie. Le Destin n'existe pas, mais son peigne est fin et sans pitié, séparant les brins d'existence qu'elle a tissés tant bien que mal au cours des années passées. Mal à l'aise, elle gigote sur son siège et se trémousse pour trouver une position moins inconfortable. Elle tente de se raccrocher à la vision apaisante de rails impavides dont le tracé rectiligne est insoucieux des cahots et des heurts. Mais la voie ferrée s'incurve bientôt en courbes entrelacées, plonge dans l'obscurité profonde de tunnels terrifiants, transperce des montagnes à la solidité qu'elle souhaiterait éprouvée. L'angoisse monte, accrochant ses petits doigts griffus sur sa poitrine, autour de sa gorge et jusqu'entre ses mâchoires serrées. Elle tente poussivement de laisser s'infiltrer une bouffée entre les pales affaiblies de sa soufflerie. Elle sent la texture de l'air, elle palpe l'inopportune solidité du fluide vital, se cristallisant presque au bord de ses lèvres avides. Elle se demande quand le train déraillera, puisque l'issue tragique paraît si certaine à ses yeux dessillés. Elle s'interroge sur la solidité de ses airbags personnels, leur capacité à amortir la violence du choc et à absorber ses prises de décision précaires.
Puis elle sort, fait le tour d'un jardin imaginaire et tout va mieux, puisqu'entre les racines du cerisier, pointent déjà les délicats pétales des premières pâquerettes...
Photo: Med'celine