Idée molle
Je regarde avec convoitise la fenêtre. Je devine ses murmures d'appel, le désir de ses battants de m'encadrer amoureusement entre eux . Je sens déjà le souffle du vent sur mon visage, apaisante caresse précédant la brûlure du sol. J'avance d'un pas vers elle. Elle m'attire et me repousse, comme une maîtresse voilée à l'ombre de sa porte. Il faut que j'agisse. Mon pied droit se soulève mais le gauche résiste. Je m'immobilise. Encore. Je peste contre l'indécision qui me harcèle. Pourquoi m'en remettre à une ouverture, alors que la vie s'obstine à me fermer? Paradoxe! Je tombe mollement sur le tapis, affaissant ce corps inconsistant dont je suis l'affligeant locataire. J'arrive à aligner trois pensées cohérentes dans mon marasme intérieur, un exploit...
Un. Je suis vivant. Je respire, j'ingère, j'excrète. Donc je vis. Constat minimaliste. Comme ma vie, d'ailleurs.
Deux. Je pense. Mon calvaire, mon supplice prométhéen personnel. L'étau qui me broie la cervelle sans reddition dès qu'il est actionné. La chaîne qui fait pendre mon cou à mes genoux.
Trois. Je souffre. Mon corps hurle en silence des mots que personne n'entend. Mes yeux se fraient un chemin incertain vers un extérieur aveugle à toute espérance. Le marteau résonne. Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi m'a-t-elle liquidé de son avenir en me perçant le coeur de son infidélité? Comment a-t-elle pu brader notre amour en vendant son corps à un amant avide de sa jeunesse?
Le temps des larmes est révolu. J'ai trempé trop de mouchoirs aux lacs de mes yeux. Je la fixe d'un regard éteint, cette embrasure, mon seul et dernier espoir de ne plus gémir sur mon triste sort comme une âme en peine. Mon éternité s'inscrit au-delà des vitres, en contrebas, au pied des passants innocents de mes peines.
Une ultime résolution me projette en position verticale. Je parviens enfin à avancer, le pas ferme comme jamais. Elle se rapproche. Dangereusement. Je la touche. Et d'un geste lent, j'ouvre les battants et rabats la poignée, l'effleurant d'un toucher presque sensuel. J'enjambe le rebord, je suis debout. Je lève une jambe. Je bascule.
Voilà. Je suis mort. Symboliquement. Je suis devenu un autre. Je respire. Je pense. Je souffre. La cheville gauche. Mauvaise réception. Manque d'entraînement sans doute. Le sport n'a jamais voulu de moi. Et réciproquement...Même la mort me demande trop d'efforts. Et puis, ça ressemblait à quoi, de se défenestrer du rez-de-chaussée?
Image: aquarelle de Jean-Michel Folon