14 décembre 2009
Emotion
Je vous ai déjà parlé d'elle. Je l'ai revue il y a quelques jours, elle venait pour son fils atteint d'une gastro-entérite. Après avoir examiné le garçonnet peu conciliant verbalement mais obéissant à mes injonctions malgré tout, et tout en priant qu'il garde ses spasmes gastriques pour lui le temps de son passage au cabinet, je lui demande comment elle va, elle. Elle me renvoie alors un splendide sourire illuminant son regard bleu presque transparent, et me dit que tout va bien, qu'elle me remercie pour tout ce que j'ai fait pour elle quand elle était si mal, qu'elle a fini par avoir sa mutation dans le Nord, où réside sa famille, qu'elle va même partir la veille de Noël, qu'elle a rencontré quelqu'un de formidable qui va lui aussi la suivre, bref, tout baigne enfin après des mois de galère. J'ai laissé exploser ma joie pour elle, en lui disant que je ne l'embrassais pas, mais que le coeur y était.
Nous avons devisé tranquillement sur cet avenir qui se découvrait peu à peu, avant de conclure par le règlement et la feuille de soins. Nous nous sommes levées, je lui ai tendu la main. Et là, elle m'a saisi par les épaules, et m'a fait deux retentissantes et claquantes bises, des étoiles dans les yeux. Quelle belle surprise pour moi! J'ai mis au moins deux minutes après son départ à m'en remettre et à me composer un visage neutre pour le patient suivant, qui n'aurait sans doute pas compris la raison de mes joues rouges, de mon nez reniflant et de mes yeux humides... Bien m'en a pris, c'était un patient aux prises avec un deuil récent mal négocié. La roue tourne pour les uns, et s'enlise pour les autres... La vie continue... Malgré tout.
Compte rond pour ce billet, le 250ème...
Photo: Avenir, de Sylvie Tiger
10 décembre 2009
Vie de famille froissée
Nous l'appellerons Marie. Elle a 39 ans, et vient me voir un soir pour un état de fatigue intense, accompagnée de son fils de 3 ans, que je connais un peu et qui est suivi depuis sa naissance pour une malformation congénitale déjà opérée plusieurs fois. A peine 2 minutes après s'être assise, elle se met à pleurer en disant que rien ne va plus, que son petit bonhomme va être obligé de se faire réopérer, que c'est bien des soucis et qu'elle craque.
Marie est veuve d'un premier mari, décédé accidentellement alors que son premier fils avait 5 ans; elle a vécu seule avec lui pendant quelques années à Paris, avant de rencontrer son compagnon actuel, qu'elle a suivi dans la région nantaise il y a 4 ans, abandonnant un métier intéressant intellectuellement et socialement pour se mettre au foyer à pouponner le petit second déjà en route. Tout allait bien, jusqu'à la naissance de l'enfant, porteur d'une grave malformation engageant le pronostic vital à court terme. Plusieurs interventions ont eu lieu, les parents se sont relayés auprès de lui, le stress a commencé à vivre au quotidien avec eux. Et Monsieur s'est montré sous son vrai jour...
Charmant avec elle jusqu'à présent, il l'a cantonnée dans le rôle si gratifiant de génitrice, femme de ménage, cuisinière, confidente, tout en assumant malgré tout son rôle de père (c'est déjà ça, oserais-je dire...). Et de charmant, il est devenu charmeur, ce qu'elle a appris en consultant la messagerie de son portable et en découvrant l'existence d'une autre femme... Il ne l'a d'ailleurs pas nié, disant que ce n'était pas sérieux, etc... La sauce habituelle. J'évoque pour plus tard la nécessité de faire des dépistages sérologiques (s'il ment une fois, va savoir s'il se protège?...)
Voilà ce que me déballe donc Marie en pleurs, m'avouant être au fond du gouffre, idées noires à l'appui. Elle a retrouvé récemment du travail, mais à 90 km de la maison, dans des conditions dignes du XIXème siècle en matière de droit du travail, et sans intérêt par rapport à ce qu'elle faisait avant à Paris. Elle pense tout abandonner, ce que je lui déconseille vu l'état psychique dans lequel elle se trouve. Je la mets sous antidépresseurs et somnifères, la bardant aussi de conseils au cas où ça n'irait vraiment pas. Je lui donne un rendez-vous 10 jours plus tard.
Le jour J, elle arrive, pimpante, souriante, rien à voir avec la consultation précédente. Tout va mieux, elle se sent anesthésiée par le médicament, qui lui permet de vivre son quotidien sans heurt. Je la préviens que cet effet sera passager, c'est un cap à passer, parfois un peu risqué. Elle est au courant, vu qu'elle a déjà pris cet antidépresseur lors du décès de son mari. Cette seconde consultation a permis de mieux cerner le compagnon égoïste, égocentrique, dont l'histoire personnelle difficile est en partie responsable de son hédonisme actuel, et aussi malheureusement de sa non remise en question. Elle se sent devant un mur d'incompréhension, tout se devant de tourner autour de lui, gommant les autres personnes de la famille. Il lui a même dit qu'il lui pourrirait la vie si elle voulait le quitter, qu'il ferait tout pour garder l'enfant. Ils ont acheté une maison ensemble, mais c'est elle qui s'est porté caution, donc en cas de séparation, elle devrait supporter tout le poids du remboursement du prêt... Elle se sent coincée.
Je lui ai donné du travail à faire à la maison: d'ici à ce qu'on se revoit, elle doit se trouver une activité agréable à faire au moins 1 fois dans la semaine, rien que pour elle, égoïstement. Une chose qu'elle imposera à son compagnon, et qui, même si elle est ignorée, lui fera plaisir à elle. Le fera-t-elle? J'espère la revoir avec le sourire, cette femme sous emprise, je lui ai dit. Et je lui ai aussi glissé le nom de l'ACALPA, association contre l'aliénation parentale, parce que j'ai bien l'impression que si séparation il doit y avoir un jour, ce sera fight club...
Photo: Man Ray
30 novembre 2009
Y-a-t-il un médecin dans la salle?
Une fois n'est pas coutume, je vais passer un appel sur les ondes, au sujet d'un cas clinique qui me pose quelques soucis d'orientation diagnostique...
Il s'agit d'une jeune femme, 28 ans, sans aucun antécédents notables personnels ou familiaux. Un soir, vers 22 h, après un repas normal, elle se met à travailler sur son micro comme d'habitude. A ce moment, surviennent brutalement des douleurs lancinantes pulsatiles continues dans les 4 membres, avec irradiation dans les lombes et tachycardie réflexe paniquante. Elle sent "son coeur battre dans ses bras et ses jambes". Elle n'a pas de fièvre, ni de céphalées, et aucun trouble visuel. Elle se sent un peu nauséeuse et déséquilibrée quand elle se lève pour aller aux toilettes. Elle prend du paracétamol à minuit, puis à 4 h du matin. A 5 heures, les douleurs disparaissent comme elles sont venues, brutalement.
Je la vois le surlendemain, l'examen clinique est parfaitement normal, notamment neurologique et cardio vasculaire avec une TA à 12/7, une FC à 68. Elle me signale avaoir déjà eu des crises similaires à 2 reprises, il y a quelques mois, et il y a quelques années.
Je botte en touche, ainsi que le neurologue et l'interniste appelés à la rescousse par téléphone... On m'a quand même conseillé de faire une biologie de débrouillage et une radio du rachis cervical pour éliminer un processus compressif médullaire, plutôt pour "faire quelque chose" que pour vraiment avancer un diagnostic. Le bilan est revenu normal, avec juste une CRP un peu élevée.
Est-ce que ce cas vous évoque quelque chose? Vers quel spécialiste puis-je la diriger? Elle vit dans l'angoisse que cela se reproduise, mais ne présente pas de "terrain psy" particulier.
Merci de mettre vos cellules grises au travail!
27 novembre 2009
Bis repetita?
Vraiment, je ne savais pas comment intituler ce billet/tag proposé par Pakita, risquant le radotage sur le titre: "Quand je serai grande... Racontez 10 anecdotes de votre enfance"... Ce n'est pas si simple... Attention, machine à remonter le temps enclenchée, pour le meilleur et surtout le pire.
1) Quand j'étais petite...
Déjà, ça ne colle pas, vu que j'ai toujours été grande pour mon âge, une espèce de grande asperge tout en os qui mesurait 1m60 à 12 ans. Je m'arrêterai néanmoins là concernant les mensurations.
2) Quand j'étais petite...
Je n'ai été "petite" que jusqu'à 8 ans. C'était comme on dit communément "le bon temps", celui de l'insouciance, quand on montre sa culotte aux copains de CP pendant les récrés. Promettez-moi que ça restera entre nous!
3) Quand j'étais petite...
J'allais cueillir des champignons dans la forêt, des trompettes de la mort, des barbes de chèvre et des faux mousserons, que l'on enfilait sur des fils façon collier avant de les laisser sécher en vue de parfumer d'ultérieurs délicieux ragoûts.
4) Quand j'étais petite
J'ai appris à nager dans une piscine municipale de plein air juste chauffée par le soleil (donc, sévèrement glacée), et à la dure, avec un maître nageur qui aboyait des ordres en tendant sa perche que je n'arrivais jamais à attraper... Je n'aime plus nager.
5) Quand j'étais petite...
J'ai failli mourir. J'ai reçu un bloc de bois de 60 kg sur la caboche, jça m'a cassé un peu la tête, et j'y ai laissé quelques morceaux au passage. J'ai sombré dans un sommeil sans rêve pendant 48 h. Dommage, j'ai loupé le voyage en hélicoptère... J'avais 8 ans.
6) Quand j'étais petite...
J'ai passé beaucoup de temps avec les médecins, les rééducateurs, les orthoptistes, les orthophonistes, les neurologues. Le scanner n'existait pas, et à l'époque, on donnait aussi des traitements préventifs de l'épilepsie. J'ai bouffé des barbituriques pendant 5 ans. On disait de moi que j'étais une fille sage comme une image. Tu parles...
7) Quand j'étais petite...
Je n'avais pas le droit de faire du sport. Mes parents avaient peur que je fasse des crises. Je n'en ai jamais fait une seule... Je haïssais viscéralement la neuro-psychiatre qui me volait ma normalité et mon enfance en me balançant le Gardénal à chaque visite après m'avoir sali les cheveux avec son infâme produit sableux de contact pour les électro-encéphalogrammes.
8) Quand j'étais petite...
Après l'arrêt des médicaments à 13 ans, j'ai enfin pu être une adolescente épouvantable et en faire baver à mes parents. Juste retour des choses.
9) Quand j'étais petite...
Je me faisais traiter de "sorcière blanche" , de "charogne" et de "cigogne" (j'ai un long cou). J'ai souffert du regard des autres, puisque j'étais mise d'office "à part", "à ne pas brusquer", "à ne pas bousculer". Les quolibets ont donc remplacé les coups de poing, mais les bleus de l'âme sont foutrement plus longs à guérir que ceux du corps.
10) Quand j'étais petite...
J'avais envie de grandir, éperdument. De fuir tout ça. De repartir à zéro avec d'autres gens. Le lycée a commencé à m'ouvrir les yeux sur le monde, et j'ai commencé à relativiser mon histoire, à pardonner à mes parents et aux divers intervenants quand j'ai acquis certaines connaissances au cours de mes études. Mais là, je n'étais plus si petite que ça, et c'est une autre chanson!
Voilà en quelque mots comment on peut se sentir durablement abîmée par la sollicitude excessive des autres. Heureusement, j'ai eu l'écriture, assez jeune, vers 10 ans. Un sacré soutien, un confident toujours disponible quand les humains se font rares.
Hola, compagnons, séchez vos larmes, battez tambours, et que tous les rescapés de l'enfance qui le souhaitent prennent le relai en narrant quelques boutades sur cette période faste et joyeuse!
19 novembre 2009
Le petit gars tombé sur la Terre
Simon, les yeux qui pétillent de malice, vient me voir du haut de ses 6 ans, essentiellement pour un certificat de sport, la capoeira, pour être plus précis.
" Tu sais ce que c'est, la capoeira? me demande-t-il avec un air suspicieux.
- Bien sûr! que je rétorque, histoire de ne pas avoir l'air has been d'entrée de jeu. J'ai vu ça à la télé, c'est très beau, physique et artistique en même temps. Tu en fais, toi?
- Ouais! se rengorge-t-il devant mon étalage de connaissances élogieuses. C'est super!
- Bon! Alors, on y va? On va voir si tu es en pleine forme pour en faire, d'accord?
- D'accord!"
S'ensuit l'examen physique du petit bonhomme, sans particularité. Sa maman en profite pour lui glisser à l'oreille quelques mots, puis me dit qu'il voulait me parler de quelque chose avant de venir en consultation.
"Je fais des bruits, parfois.
-Quel genre de bruits?
-Hiiiiiiiiii! couine-t-il de façon stridente.
- En effet! Et ça arrive souvent?
-Assez, oui, dit la maman à ce moment. Il fait ça quand il est en surcharge émotionnelle, triste ou joyeux, dans la même proportion. Il n'a pas arrêté hier, il était invité à l'anniversaire d'un copain et était très heureux d'y aller.
- Est-ce que ça te gêne?
-Non, je ne m'en aperçois pas, c'est maman qui me dit d'arrêter, mais je n'y peux rien!
-Ce sont comme des tics vocaux, dit la maman. On essaie de ne pas trop en faire cas, mais parfois c'est difficile!"
Et ainsi de suite. J'ai appris qu'il était le second d'une fratrie de 3, avec un frère aîné et une petite soeur de 2 ans, et qu'il a toujours eu du mal avec ses émotions. Il a d'ailleurs été suivi par une psychologue il y a 2 ans dans ce cadre, sans investissement personnel, ce qui semble assez évident à 4 ans... Il est en CP, et ne s'intéresse pas du tout à la lecture, ce qui occasionne des débats passionnés dans la famille, vu que le grand frère est un fanatique de livres et savait déjà lire en grande section. Un saut de classe avait été envisagé mais non pratiqué. Quant à la petite soeur, je la connais, c'est une petite fille assez accaparante, la petite dernière, et elle sait bien "utiliser" son entourage, déjà! Pendant que je parle avec la maman, Simon joue l'air de rien avec les petites voitures et le garage. Je lui dis alors:
"Dis-moi, ça ne doit pas être facile tous les jours, à la maison, pour toi!
-Oui... répond-il en m'accordant toute son attention.
-Tu as un grand frère qui sait faire des tas de choses que tu sauras faire toi aussi quand tu auras son âge, et ta petite soeur est trop petite pour faire des choses que tu sais déjà faire; tes parents doivent donc plus s'en occuper pour l'aider. Et toi, tu es au milieu de tout ça, pas simple!
-Tu as raison! rayonne-t-il
-Je suis sûre que toi aussi tu sais faire des tas de choses extras, même si ce n'est pas lire. Le sport, par exemple?
-J'adore ça! (ce que me confirme le regard de la maman). Et je suis un champion sur ma Game Boy!
-Je vois que tu as la même que moi, dis donc! C'est la Advance, c'est ça? Et tu joues à quoi? Moi, j'adore Zelda!"
Il me sort un nom de jeu inconnu où il est question de batailles terribles. Je sens que j'ai marqué des points, il m'accorde plus d'attention qu'au début. C'est qu'un médecin fanatique de Zelda, ça vous pose un praticien, quand même! J'en profite pour remettre sur le tapis la notion de psychologue.
"Ta maman m'a dit tout à l'heure que tu as déjà vu un psychologue. Je pense que ça serait bien de le revoir pour parler de toi. Un psychologue, c'est quelqu'un qui comprend comment tu fonctionnes, et qui peux t'aider à contrôler tes émotions, par exemple.
- Ben... C'est comme toi, alors?
-Par tout à fait! Je comprends ce que tu me dis, bien sûr, mais cette personne est vraiment spécialiste. Moi je sais soigner un peu de tout, les rhumes, les angines par exemple, mais je préfère que tu ailles voir le psychologue pour le reste! Par contre, c'est à toi de prendre la décision d'y aller, sinon, ça ne servira pas à grand chose. Tu y réfléchiras, et quand tu seras prêt, tu en parleras à tes parents, d'accord?
-D'accord!"
Je remplis le certificat de sport, et lui demande sa date de naissance.
-Qu'est-ce que c'est? Ah oui, c'est le jour où je suis tombé sur la Terre!
-C'est ça! dis-je en rigolant!
-Pourquoi tu ris?
-On ne m'avait jamais présenté les choses comme ça, alors c'est rigolo!"
La consultation s'est terminée dans la bonne humeur. Ce même petit gars m'avait demandé aussi un peu plus tôt, alors qu'il enlevait ses chaussures pour l'examen sous le regard affolé de sa mère prenant conscience de la propreté toute relative de ses pieds, si moi aussi je puais des pieds!
Ah! La fraîcheur des enfants!
03 novembre 2009
Un genre particulier
Récemment, j'ai vécu un instant un peu surréaliste en consultation, avec une jeune patiente de 19 ans qui consultait pour la première fois au cabinet où je remplace. Comme d'habitude, j'ai commencé la consultation par la fiche administrative (nom, prénom, date de naissance, adresse...), puis j'ai enchainé sur les antécédents médicaux et chirurgicaux. Un peu d'asthme, une vague allergie aux graminées, l'extraction des dents de sagesse, bref, du tout venant. Quand j'ai demandé si elle avait eu d'autres interventions, ses yeux se sont rapidement baissés, le temps d'une fraction de seconde, avec un soupir presque imperceptible et un léger mouvement d'épaules vers l'arrière. Il ne m'en faut pas plus pour flairer la confidence inavouable, celle qu'on terre en dessous de la ceinture... Je ne m'attendais pas néanmoins à la révélation qu'elle m'a faite ensuite, un peu plus tard, alors que nous abordions la notion de prise médicamenteuse au long cours et de contraception.
" Je suis sous Climène, me confie-t-elle.
- Climène? C'est pour le moins inhabituel à votre âge... (NB: il s'agit d'un traitement hormonal substitutif prescrit aux femmes ménopausées).
- C'est que en fait, je suis née avec un caryotype XY.
- Ah!...............ai-je bafouillé avec le menton se décrochant de surprise. Et donc, les autres interventions chirurgicales...?
- Oui. Je suis née fille extérieurement, mais on m'a opérée pour une hernie ovarienne à 6 mois, qui s'est avérée être en fait des testicules intra abdominaux. On m'en a ôté un, l'autre est resté pour que je puisse grandir normalement, et on m'a de nouveau opérée plus tard pour l'enlever aussi, pour éviter qu'il se cancérise. Après, j'ai pris des traitements hormonaux."
Voilà, j'avais devant moi une charmante jeune fille, avec un caryotype masculin et un phénotype parfaitement féminin. Elle a d'ailleurs un petit copain, qui l'accepte comme elle est. Parfois, on se sent silencieux en face de cas aussi particuliers. Je n'en menais pas large, c'était la première fois que j'étais confrontée à une telle ambiguité sexuelle qui n'en était finalement une qu'au plan biologique. Je me suis tout de même demandée comment elle vivait cela dans son moi intime, mais l'objet de la consultation était ailleurs, je n'ai pas voulu m'apesantir pour satisfaire une curiosité personnelle déplacée...
Illustration: Androgyne from the Nurenburg Chronicle 1493 (Makhlyes, tribu lybienne réputée pour son hermaphrodisme, les individus ayant un côté masculin et l'autre féminin).
16 octobre 2009
Grippe storming
Grand moment d'interactivité médicale hier soir, à l'instigation de l'URML des Pays de la Loire (Union Régionale des Médecins Libéraux). Il s'agissait de mettre en présence les différents acteurs de santé intervenant au niveau de la pandémie grippale: la DDASS, le GROG (Groupe des médecins observateurs de la Grippe, seuls habilités avec les CHU à faire des prélèvements à visée diagnostique en cas de suspicion de grippe), le SAMU, le Centre de Vaccination et bien sûr les médecins généralistes. Nous étions quelques centaines à venir ainsi partager un peu de chaleur humaine.
Le message principal était de nous faire comprendre l'intérêt majeur de la vaccination et son absence de dangerosité, preuves à l'appui (études médicales dont le nom m'échappe mais certainement très sérieuses), notamment sur la présence des adjuvants (squalène, thiomersal et hydroxyde d'aluminium), dont l'extrêmement faible quantité en présence rend négligeable tout effet secondaire digne de ce nom. L'argument du syndrome de Guillain Barré a été balayé en quelques secondes, par l'observation d'un plus grand nombre de cas survenant au décours d'une grippe maladie plutôt qu'après la vaccination. Il s'agit donc de rumeurs, de serpent de mer selon le médecin du Centre de Vaccination. Les médias en ont pris un coup au passage, internet également...
On nous a redonné en vrac les symptomes en insistant sur leur début brutal, avec une fièvre pas forcément élevée (>38°C) et la présence de signes respiratoires (toux, dyspnée). Grand moment lorsque le sujet des enfants a été abordé... Les enfants de moins d'1 an sont à risque de faire des formes compliquées. Or, chez eux, les formes cliniques sont souvent atypiques, associant une fièvre élevée (>39°C) à des signes respiratoires, et/ou des troubles digestifs et/ou des convulsions. Nous devrons donc, si nous suivons scrupuleusement les consignes gouvernementales, appeler le centre 15, qui les orientera vers une consultation spécifique "grippe" organisée au sein du CHU ou une de ses antennes, seule habilitée à délivrer un traitement antiviral par oseltamivir (Tamiflu). Donc, si j'ai bien compris, l'âge est en lui-même un facteur de risque, et j'imagine avec horreur tous ces gamins déboulant aux urgences ou au CHU sur avis de leur médecin, embolisant des services déjà bien encombrés... Or, sur les documents, on nous précise plus loin que les 6-11 mois sans facteurs de risque ou signes de gravité pourront être traités en ambulatoire... Je commence à m'inquiéter de ces incohérences...
Comment faire la différence entre la grippe saisonnière, la grippe A et la kyrielle de rhinovirus et consorts hivernaux actuellement bien actifs, et dont les symptomes sont assez ressemblants, sans test valable pouvant être fait en ambulatoire? Démerdez-vous, nous a -t-on répondu en substance, "le bons sens prévaudra".
Et que dire de l'organisation des centres de vaccination?... Chaque citoyen va recevoir une invitation gratuite à se faire vacciner s'il le souhaite. L'envoi se fera par ordre de priorité (femmes enceintes à partir du second trimestre, personnes à risque, etc... La liste se trouve sur les sites dédiés à la grippe), et selon le code postal pour se rendre au centre de vaccination dont il dépend. Comme nous sommes tous fichés, pathologies comprises, par la sécurité sociale, cet envoi sera, on l'espère, cohérent. Le détail de cette monstrueuse organisation a suscité un beau brouhaha parmi les confrères, avec des mots comme "usine à gaz" flottant jusqu'à mes oreilles...
L'organisation des centres de vaccination mobiles a l'air également de poser souci, puisqu'il faut dans chacun d'entre eux une équipe de 15 personnes (administratifs, médicaux et para médicaux), disponibles environ 4 heures par jour selon des tranches horaires bien définies 4 jours par semaine (ou 5, je ne sais plus), et ceci, durant 4 mois. Je me suis demandée pourquoi on ne confiait pas cette campagne aux généralistes, mais certains se sont récriés ("on a déjà trop de travail") ou ont exprimé leur satisfaction ("au moins, s'il y a des problèmes, on ne sera pas responsables", vu qu'en effet, il existera une couverture assurantielle pour les vaccinateurs). J'ai cru comprendre en plus qu'il existait des contraintes techniques pour ces vaccins, notamment au niveau de leur conditionnement. Un autre aspect déplaisant soulevé a également été le constat d'une médecine à deux vitesses, au sein même de notre profession: alors que tout est soigneusement prévu et codifié pour les médecins hospitaliers et leurs secrétaires, rien ne l'est pour les généralistes de terrain et les leurs, de secrétaires, pourtant en première ligne aussi. La DDASS a été incapable de répondre à cette simple question: "où serons-nous vaccinés et quand?".
A l'issue de cette séance, je ne suis toujours pas plus avancée pour mon propre raisonnement, j'ai du mal à me projeter dans l'avenir épidémique, sans doute proche. Comment vais-je gérer le cabinet que l'on m'aura confié à ce moment, si je déborde à plus de 30 consultations par jour? On nous conseille de faire des visites, mais comment, les journées n'ayant que 24 heures et ma tolérance au manque de sommeil assez faible...? Virer les revues et les jouets de la salle d'attente, soit, c'est faisable. Du gel hydroalcoolique à disposition des patients? Oui, mais on nous a conseillé de bien le fixer, sous peine de réveiller les instincts kleptomanes de certains. Et puis les masques... Personnellement, j'aurai du mal à en tolérer un plus de 20 minutes (vous avez essayé, vous? C'est l'enfer, avec les lunettes embuées). Et puis une fois le patient sorti, les micro gouttelettes en suspension dans l'air mettant 2 h à retomber, croyez-vous qu'on aura le temps ou l'envie de se les geler en aérant pendant 5 minutes?
Bref. Le message est clair: tout bon malade se devra de rester grippé chez lui, avec consignes téléphoniques de se faire examiner en cas de signes de gravité. Je sens qu'on va s'amuser ferme, et que le blog pourra pâtir un peu en terme d'assiduité de ma part lorsque je partirai au charbon...
24 septembre 2009
Les grippés du jour
Dites-moi si je vous bassine avec la grippe. Dans ce cas, je vous parlerai d'autre chose, par exemple d'anxiété d'anéantissement ou de purpura rhumatoïde, sujets abordés ce jour en consultation mais bien moins médiatisables.
Figurez-vous que les patrons se mettent à proférer des diagnostics médicaux à la louche, ou au doigt mouillé, moins élégant mais tout aussi approximatif. Cette dame me consulte ce matin, affolée, sur les conseils expéditifs de son directeur de bureau. Au cours d'une réunion, elle a eu le malheur d'avoir une bouffée de chaleur avec rougeur du visage, aussitôt associée par le chef à une poussée de fièvre. Et aussitôt de l'enjoindre vivement de quitter l'assemblée en toute urgence et de se rendre chez le médecin pour éliminer un potentiel cas de grippe A, tout ceci bien évidemment sans prendre la peine de vérifier la température de la dame. Son médecin étant absent ce jour, elle arrive chez moi. En fait, l'histoire commence en début de semaine par des nausées, sans rien d'autre, suivies par un petit rhume vite jugulé. Porteuse d'un stérilet à la progestérone, et n'ayant plus de cycles identifiables, elle craint d'être enceinte. L'examen du ventre retrouve une douleur à la palpation de la fosse iliaque gauche sans défense (en clair, douleur du côté opposé à celui de l'appendicite, avec ventre souple) et bien entendu pas de fièvre. Voilà qui oriente immédiatement vers la grippe, c'est clair comme de l'eau de roche, non? Je suis certaine que vous y auriez songé de suite...
Autre cas: une maman qui amène son garçon de 11 ans, toussant un peu avec quelques maux de tête, et qui s'excuse vaguement. " Oui, je sais, ce n'est sans doute rien du tout, mais avec tout ce qu'on entend, je préfère vérifier!" Le gamin est apyrétique lui aussi, n'a mal nulle part, a le teint frais comme un gardon et un humour très développé. Pas vraiment l'archétype du grippé prostré au fond de son lit. Il ressort bardé d'une rhinotrachéite banale, histoire de se faire mousser auprès des copains.
Si on effectue donc un sondage rapide dans les cabinets médicaux, le lieu de choix de l'échantillon est crucial: dans la salle d'attente, le stade de pandémie est dépassé. Au sortir de la consultation, il diminue sérieusement... Les mauvais esprits diront que les médecins ne veulent pas emballer la machine vers le catastrophisme déjà prégnant et ne font pas volontairement le diagnostic de grippe. Mais enfin, qu'on m'explique comment faire état de grippe sans fièvre, ni courbatures ni maux de tête! Sur 5 cas supposés aujourd'hui, aucun ne relevait de cette maladie. Quant au port du masque... On verra plus tard...
07 septembre 2009
Cas de conscience
Je suis bien embêtée en ce moment... Les médias nous esquintent les oreilles en radotant sur la grippe A, en nous balançant à longueur de journée des messages de prévention proférés sur un ton mâle catastrophiste et préoccupé, à la limite de la constipation verbale (désolée, c'est l'image qui me saute à l'esprit...). Une jeune maîtresse d'école en maternelle me confiait récemment d'un air embêté qu'il allait lui être difficile de faire respecter à la lettre les consignes gouvernementales à ses petits élèves, à savoir éternuer ou tousser en mettant son bras replié devant sa bouche: "vous savez, à cet âge, quand ça éternue, ça fait de belles chandelles! Ils vont s'en mettre partout, et nous aussi!"
Mais voyons, Madame, vous aurez à proximité immédiate votre solution hydroalcoolique toute-puissante, et le port permanent d'un masque si confortable vous épargnera la contamination. Et comme vous aurez également revêtu la casaque jetable par dessus vos vêtements, ceux-ci seront indemnes de la présence du vilain virus. Et puis le soir, une fois les enfants partis, tout le petit monde travaillant dans l'école se donnera la main pour désinfecter tous les jeux, crayons, tapis, etc... Nos petits pourront donc revenir le lendemain en toute quiétude: c'est pas beau, ça?
Et puis Tarzooro va arriver avec sa hotte pleine de bons petits vaccins tout frais, même pas encore homologués et badgés de leur AMM, même pas encore testés: pas besoin, on va faire de la pharmacovigilance en live, en "temps réel", directement en grandeur nature. Etonnant comme d'un médicament à l'autre, le temps ne marche pas à la même allure. Stupéfiant de voir qu'on a déjà prévu de nous pondre des rapports sur des essais cliniques fin octobre, soit quelques semaines après l'apparition des premières doses de vaccins sur le sol métropolitain, alors que les essais standards d'un médicament X peuvent prendre jusqu'à plusieurs années! A ce rythme-là, on va nous prédire les effets indésirables susceptibles de survenir dans les 48 premières heures après administration... Chouette! Pour ce qui est du risque éventuel de maladies auto-immunes, dont l'apparition peut être sérieusement décalée dans le temps, trop tard! Les laboratoires fabricants auront reçu l'absolution gouvernementale les exemptant de toute poursuite judiciaire. Ne pleurons pas, le fauteuil roulant sera remboursé par la Sécurité Sociale, si elle existe encore après le gouffre financier vertigineux vers lequel nos dirigeants nous guident à grands pas...
Je leur dis quoi, à mes patients inquiets? Que dois-je répondre à cet excité qui l'autre jour déboule en consultation, tout fier d'avoir 38.5°C, quelques courbatures et une bonne rhinopharyngite, et qui me sort que sa boîte a des consignes, des protocoles, l'obligeant à consulter dès les symptomes précités? Et qui après examen, retourne en tous sens sa prescription de paracétamol, l'air vaguement déçu que ce ne soit que "ça", me demandant où est le papier. "Quel papier?" m'enquiers-je, pressentant déjà la réponse du zozo. "Ben, vous savez, le certificat comme quoi j'ai la grippe A!" Ce à quoi je me suis empressée de répondre: "A A A!", le regardant partir, vraiment déçu de ne pas pouvoir figurer au Top Ten des employés de l'entreprise et se faire mousser auprès des copains en sortant le fameux: "Moi je..."...
Mais heureusement, la grande majorité des patients semble avoir la tête sur les épaules et prendre les informations avec la mesure qui s'impose, déplorant juste devoir remuer ciel et terre au travail pour s'y retrouver entre toutes les consignes hyper-sécuritaires et trop méga-prévoyantes de leur hiérarchie, qui marche sur des oeufs. Le sacro-saint principe de précaution ne serait-il pas suractivé, risquant de ce fait une destruction auto-immune qui ma foi, ne serait peut-être pas un mal pour une fois?
Lisez pour votre édification personnelle le rapport du Docteur Marc Girard, qui propose une analyse élargie sur la vaccination, sa genèse, ses coûts, ses bénéfices et ses risques, avec un franc parler confinant à l'irresponsabilité vus les temps qui courent... (Merci Plouf pour l'idée).
http://www.rolandsimion.org/IMG/pdf/Vacciner_ou_pas.pdf
04 septembre 2009
De l'importance d'être précis...
Je viens de vivre une situation assez inhabituelle et inconfortable. Je me suis interrogée pour le titre de ce billet, que j'aurai aussi pu intituler "Du choix des mots"...
Marie m'appelle hier, catastrophée, pour prendre un rendez-vous, me disant que bien des choses lui sont arrivées pendant les vacances, une histoire de fruits de mer, de troubles digestifs et de saignements. Je regarde le planning et lui propose le dernier créneau restant, 15h30 aujourd'hui. "Pas possible, me dit-elle, il y a la coiffeuse qui vient chez elle à 15 h". Je lui rétorque gentiment de la décommander, ses saignement semblant requérir un avis médical plus urgemment que ses racines, une recoloration.
Elle arrive donc cet après-midi, toute essoufflée d'être venue en vélo (je précise que Marie a 72 ans). Elle me raconte donc qu'en août, elle a copieusement ingurgité bulots et palourdes, ceci lui ayant déclenché diarrhées et vomissements, et des saignements, le tout survenant chez une patiente connue pour colopathie fonctionnelle, cet espèce de fourre-tout qui sert à étiqueter les coliques et ballonnements dont le monde est souvent l'objet. Et pour imager la situation, elle m'extirpe de son sac à main une poche en plastique, dont elle extrait une garniture usagée légèrement tâchée de sang (incroyable ce que les patients peuvent parfois nous rapporter en toute bonne foi...).
Je me propose ensuite de l'examiner. Elle se déshabille péniblement, et escalade en soufflant la table d'examen. Son ventre proéminemment météorisé est sensible un peu partout, mais pas plus que d'habitude. Je lui explique que je dois ensuite lui inspecter l'anus, histoire de vérifier la présence de lésions pouvant saigner. Je m'exécute, et tout me semble normal: pas de rectorragie, ni de méléna. Je me fends quand même d'un beau courrier au gastroentérologue tandis qu'elle se rhabille. Elle se rassoit, et comme je lui explique ma démarche, elle me dit: "c'est quand même bizarre, que ça saigne comme ça quand je m'essuie!", et elle me mime l'essuyage en avant.
"Attendez, que je sors; vous saignez quand vous vous essuyez en avant, comme ça? (et là, c'est moi qui mime).
- Ben oui Docteur!
- Alors ce n'est pas derrière que vous saignez?
- Ben... non! Pourquoi?
- Misère!... Je viens de vous examiner du mauvais côté... Bon! On y retourne!
- Heu... Ouh la la! Quelle histoire! Ben dis donc! onomatope-t-elle en se redéshabillant, et en re-soufflant en ascensionnant la table d'examen.
Tout un travail pour l'installer ("C'est que ça fait très longtemps, par là!"), et examiner comme il faut au bon endroit cette fois... Finalement, j'ai trouvé une petite irritation urétrale pouvant peut-être expliquer les symptômes, mais j'ai préféré lui faire un courrier pour sa gynécologue, déchirant ensuite celui pour le gastro...
J'ai dédramatisé la consultation, on a finalement beaucoup ri de ce quiproquo, et je me suis rappelée de l'importance extrême d'un bon interrogatoire, avec des mots précis, et de se méfier des associations d'idées... Je me suis laissée embarquer dans du digestif après qu'elle ait évoqué sa gastro-entérite du mois dernier, ne remettant pas les évènements dans leur contexte actuel. Mais de son côté, elle n'a pas répondu de façon adéquat à mes questions, car au début de la consultation, j'avais nettement demandé si elle saignait de derrière, et elle m'avait répondu par l'affirmative... Et comme en plus, elle avait été hystérectomisée totalement, j'avais éliminé inconsciemment tout problème pouvant survenir à ce niveau...

