20 octobre 2008
La pomme
Quand elle est entrée dans le bureau, la petite cinquantaine fraîche et pimpante, une bouffée parfumée a envahi l'atmosphère relativement confinée du lieu. Elle était maquillée avec soin (sinon avec ostentation), le rouge à lèvres glossy assorti au carmin de son vernis à ongles. Elle était vêtue à la dernière mode, des bijoux coûteux accrochés un peu partout. Sa jupe courte laissait deviner une plastique parfaite (on peut être femme, médecin et apprécier les jolies choses!). Sa poignée de main était moite et manquait de fermeté. Quand elle s'est assise, j'ai senti un léger décalage entre son apparente assurance et le léger tremblement de ses mains sur le rebord de la chaise.
- Bonjour, docteur. Je viens pour trois fois rien. Des soucis de sommeil en ce moment. Je les traîne depuis 3 semaines environ, je n'arrive plus à me sentir reposée. Avec le travail dans la journée (je suis cadre en entreprise), les enfants, la maison le soir, c'est assez difficile. Je me lève fatiguée le matin.
- Vous avez plutôt du mal à vous endormir, ou s'agit-il de réveils nocturnes?
- Un peu les deux en fait. Au début, c'était plutôt pour m'endormir, je cogitais, je ressassais la journée. Ensuite, j'ai commencé à me réveiller la nuit, maintenant c'est les deux.
- Ressentez-vous en plus de l'anxiété ou des angoisses? Et votre appétit?
- J'ai souvent une boule dans la gorge, ça serre et ça remonte dans les mâchoires, ça m'oppresse. Je pense que c'est de cela que vous parlez?
- Oui. Aviez-vous déjà eu ce genre de symptômes?
- Mmmm... Oui, dans mon adolescence, je faisais des crises de spasmophilie.
- Vous avez eu des soucis à l'époque? (Son regard me scrute, songeur).
- On peut dire ça, oui. Mais c'est du passé!
- D'accord! Revenons à votre problème actuel. Vous m'avez dit avoir des journées chargées. A la maison, est-ce que votre mari vous aide? (J'adore poser cette question, en perverse que je suis!).
- Le souci, c'est qu'il travaille beaucoup aussi. Il est souvent ... en déplacement, et rentre tard quand il est là.
- Je sens à votre voix que c'est un sujet difficile. Vous souhaitez qu'on en parle? (Elle me jauge encore, les yeux brillants).
- En fait... Et puis, je me jette à l'eau! J'ai découvert qu'il me trompe depuis 1 mois environ, avec une femme superficielle qui n'en veut qu'à son fric. (Exit soudain le beau langage soigné, le reste promet d'être à l'avenant...).
- Comment vous en êtes-vous aperçu?
- Vous savez, les femmes ont des antennes. Il était plus irritable, impatient avec les enfants (ils sont ados, alors les prises de bec sont fréquentes en ce moment) et... il est devenu... odieux avec moi.
- Comment cela?
- Il me rabaissait tout le temps, me jetant des trucs du genre "Habille-toi mieux, on dirait une vieille" ou "tu es vraiment comme ta mère" ou "tu me fous vraiment la honte devant les collègues", etc... J'ai essayé de faire des efforts, mais ça n'a servi à rien (elle regarde d'un air désolé sa belle tenue). Et puis un soir, il est rentré encore plus énervé que d'habitude. Il s'est emporté tout de suite quand je lui ai demandé pourquoi il rentrait si tard. Le ton est monté et il a levé la main sur moi... Je suis tombée sur le rebord de la commode du couloir. Il a pris peur et m'a demandé si je n'avais rien, il s'est excusé tout de suite, m'a dit qu'il avait trop de pression en ce moment.
- C'était la première fois?
- Oui physiquement, mais il a toujours été du genre à considérer qu'étant l'homme, il avait toujours raison. J'ai appris à ne pas la ramener quand il parle.
- Vous ne vous êtes jamais interrogée sur votre couple avant cela?
- Vous savez, quand on a des enfants, il y a d'autres priorités. Mais là, maintenant, oui, je m'interroge. Mais il a été si gentil les jours d'après! Il m'a offert des fleurs et m'a emmené au restaurant, des années que ça n'était plus arrivé.
- Il a culpabilisé. Et après?
- Et bien, il a recommencé à me taper il y a 5 jours, une gifle, un coup de poing dans les côtes. Cette fois, les enfants ont vu... Ils ont tenté de s'interposer mais... (elle se décompose, se met à pleurer, je lui tends un mouchoir).
- Oui?...
- Il était hors de lui, il nous a balancé que de toute façon, sa vie n'était plus ici, qu'il avait quelqu'un depuis 1 mois, nous a dit son nom: c'est -pardon- c'était une amie. Je la connais, y a que le fric qui l'intéresse. Jamais je n'aurais pensé que... Bref, il est parti en claquant la porte. Pas revu depuis.
Etc...
Je lui donne la petite carte avec les adresses pouvant aider les personnes dans son cas (SOS femmes et consorts), je lui prescris quelques bricoles pour l'aider à tenir et lui souhaite bon courage, à cette petite pomme qui a trop vite muri sous mes yeux au cours de la consultation Elle ressort en s'épongeant les yeux, le mascara en vadrouille sur ses joues humides... On se reverra.
Et j'en ai marre de ces hommes qui tapent leurs femmes, qui les rabaissent à un rang inférieur à leur chien ou leur voiture. J'en ai ras le bol de faire des certificats de coups et blessures, mesurer la taille des hématomes, trouver le terme adéquat pour décrire morsures, strangulations et autres lacérations. C'est sordide. Que peut-on faire pour les obliger à se faire soigner, ces malfaiteurs, ces délinquants conjugaux? Alors, oui, je fais des certificats, mais la plupart du temps, elles disent qu'elles n'en feront rien (et encore, quand elles acceptent que je leur fasse le papier). Tant pis, il termine dans un tiroir, mais il "fait date"... Et je sors de ces consultations avec un indicible malaise, un sentiment de monde en perdition...
29 septembre 2008
Le retour du fouet?
Jeudi dernier, Caroline vient en consultation pour "pas grand chose", c'est à dire un certificat médical sportif. Comme elle est en pleine forme, cela prend 10 minutes et nous parlons ensuite d'autre chose, notamment de sa fille de 10 ans qui vient de rentrer en CM2, et qui a cette année une institutrice sadique d'une cinquantaine d'années (quoique l'âge n'ait ici qu'une importance secondaire).
Cette charmante personne interdit aux élèves d'écrire avec leur feuille inclinée devant eux: il faut se tenir droit, la feuille étant bien perpendiculaire au bord de la table. J'ai tenté l'expérience: au bout de 30 secondes, on ressent des crispations au niveau de l'épaule, du trapèze et du cou. Certains élèves se plaignent déjà de tendinites au bout de 3 semaines de cours. Non contente d'imposer cette posture, la digne enseignante interdit également aux gamins de tenir la rampe dans les escaliers, ayant constaté qu'ainsi le nombre de bousculades diminuait, et surtout qu'il s'agissait d'un excellent moyen de maintien, parce que "vous êtes des jeunes filles, vous devez bien vous tenir"... oui, mais pas à la rampe...!
A l'énoncé de ces brimades injustes, je me voyais déjà brandissant d'un geste rageur un certificat médical interdisant l'écriture contrainte et rendant obligatoire la tenue de rampe (on a vu certificat plus idiot: celui autorisant la marche à pied ou encore l'entrée en école maternelle d'un enfant de 3 ans...).
Demandant (avec un sursaut d'espoir) à la maman si sa fille allait dans une école privée, elle me répondit que non (hélas...?).
Finalement, Caroline va en parler à la directrice de l'école, et si cela ne porte pas ses fruits, je lui ai suggéré de voir avec la médecine scolaire.
En ces temps rétrogrades, les suppôts (avec ou ... sans "t"?...) de Darcos se portent bien, merci pour eux. On nous casse l'école, puis on commence à laminer nos petits: c'est jeune, 10 ans, pour faire des tendinites au travail, non?



