13 février 2009
Ablédaran (6)
Le sol rouge craquelé par endroit se fit découvert
et désertique par endroit. La progression devint assez chaotique, nous
secouant un peu malgré la sustentation. Soudain, le guide conducteur
jura et stoppa net le Scoupeur. Je me rehaussai sur mon siège pour
tenter de deviner la raison de son cri. Ce que j'entrevis à l'avant me
glaça le sang: des débris de chair entravaient le passage. Tout le
monde se détacha pour sortir, malgré le conseil de prudence élémentaire
proféré par le conducteur. Je sautai à terre avec légèreté, découvrant
les restes méticuleusement découpés de nos deux guides éclaireurs.
C'était surréaliste de voir ainsi chaque doigt, chaque articulation
soigneusement tronçonnés, et disposé à terre selon une figure
approximativement géométrique.
Un des guides pesta: des années qu'on n'en avait plus vu dans le secteur, assez longtemps pour qu'on abandonne les consignes de sécurité prévalant autrefois ici. A ma muette question, il s'expliqua. Le carnage étalé sous nos yeux était l'oeuvre des Fourmis Captatrices, une espèce géante carnivore aux rites étranges et encore non élucidés. Elles découpaient leurs proies, les posaient sur le sol comme nous pouvions le voir, abandonnaient le terrain le temps que le soleil sèche la viande, et revenaient ensuite faire bombance avec leur famille. On ignorait si la disposition des morceaux avait une quelconque importance, ni sa signification le cas échéant.
Mes compagnons furent silencieux un bon moment, se recueillant sur les dépouilles éparpillées de leurs amis. Je m'éloignai un peu, respectant leur douleur. Je fus bientôt envahie par un sentiment bizarre, celui d'être observée. Je crus voir un mouvement dans les buissons devant moi, puis plus rien ne bougea. Je secouai la tête, fermai les yeux le temps d'un clignement. Quand je rouvris les paupières, elle était là, devant moi, ses antennes noires frétillant au-dessus de ses yeux froids et vides d'expression. J'ignore ce qui me poussa à ce moment à utiliser mon organedisert: je lui transmis instantanément par télépathie le contenu entier de ma mémoire cérébrale. J'observai ensuite avec détachement la Fourmi immense qui étalait ses 10 mètres de long devant moi. Elle bougea avec douceur une patte en ma direction, puis deux, et saisit presque avec tendresse ma main immobile entre ses mandibules. Etrangement, je n'ai pas le souvenir d'avoir souffert de ma mort et de ce démantèlement progressif de mon unité corporelle.
"Ablédaran, unité militaire d'exploration et de sauvetage:
Sommes intervenus ce matin dans le secteur 4 (désert du Gogar). Avons trouvé restes humains de 6 personnes, 1 femme et 5 hommes. Cause probable: Fourmis Captatrices. A noter: interdire accès aux touristes et envoyer unité de nettoyage. Un organedisert trouvé, tentative demain de réimplantation. Terminé."
Je me suis réveillée le lendemain, fraîche et dispose, emplie des souvenirs de mon escapade sur Ablédaran. Je fus au fond de moi, très profondément dans les replis de ma substance grise, surprise en me regardant dans la glace. L'image qu'elle me renvoyait ne collait pas avec le souvenir que j'avais de mon visage, comme si mon corps avait été échangé pendant la nuit. Heureusement, le trouble disparut vite après une séance d'Effaceur, et je pus tranquillement reprendre mes activités narrologiques.
Je m'aperçus aussi que j'avais un nouveau voisin. Très beau. Je souris. La vie était belle en ce temps-là!...
12 février 2009
Ablédaran (5)
Je savais que je conserverais la tête froide malgré
tout. Je me mis tranquillement à exercer mon métier les jours suivants,
ce qui me fut facilité par les Ablédaranais, terriblement locaces
surtout quand il fallait qu'ils parlent d'eux... L'organedisert en
alerte, je les écoutais me raconter les histoires dont ils étaient
forcément les héros. Cela m'amusa un certain temps, mais l'inaction me
pesa bientôt. J'eus envie soudain d'aller découvrir par moi-même le
biotope ablédaranais.
N'étant pas suicidaire, je me mis en quête d'un guide pour organiser le raid et m'accompagner. Ce fut par hasard que je découvris que mon voisin avait les compétences requises, étant gérant d'une entreprise touristique. L'expédition se monta rapidement, et nous pûmes enfin partir à l'aventure sur le terrain. Nous étions six dans le Scoupeur, sorte de vaisseau bulle sur coussin d'air disposant d'outils trancheurs à l'avant, afin de progresser plus aisément dans la jungle bleue. Nous étions harnachés totalement sur des sièges rotateurs à sustentation , ce qui permettaient à l'engin de rouler, de verser dans des gouffres, sans que nous ayions à subir de traumatismes ou le mal de mer. Les parois étaient entièrement transparentes, nous fournissant ainsi un visuel à 360° de toute splendeur.
La première partie de notre périple s'avéra magnifique. Mes yeux se gorgeaient de couleurs. Les arbres millénaires au feuillage bleu turquoise, les Cyanobriers, projetaient leur ombre immense sur des kilomètres. Leur tronc avait un diamètre énorme, pouvant dépasser plusieurs centaines de mètres terrestres. Leur extrême solidité les avait fait choisir par les Ablédaranais pour supporter leurs maisonbulles: on pouvait en suspendre quelques milliers sur un arbre, en toute tranquillité et sans surcharge. Chaque maison disposait d'un ascenseur à inversion de gravité, permettant ses habitants de rejoindre le sol en toute quiétude. Hors de Zras, les Cyanobriers étaient rendus à leur état originel. Les branches s'emmêlaient inextricablement, offrant le couvert à des tas de petits animaux bigarrés: les Scrumules jaunes au chant harmonieux, les Dorielles vertes et mauves au doux plumage, les Cariocornes velus aux yeux perçants, les Piorites arpenteuses aux dards venimeux. Il était fortement recommandé de ne pas sortir du Scoupeur pour éviter morsures, piqûres et jets d'acides divers. Chaque bestiole semblait vouloir accrocher le regard des autres par quelque artifice chromatique. Gare à celles qui s'y risquaient! Je fus témoins de micro drames horribles dans ces feuillages fournis...
Nous quittâmes ensuite le couvert protecteur des Cyanobriers pour nous enfoncer dans une savane mordorée progressivement délaissée par les folles couleurs précédemment entrevues. La végétation se fit plus rase, dépassant à peine le toit de notre véhicule. La nuit commença à tomber, teintant peu à peu de vert et rouge le paysage alentour. Notre guide décida de faire halte dans un bosquet de Vrritoines, arbustes portant des fruits délicieusement comestibles, à condition d'oublier les pépins, potentiellement mortels. Nous installâmes la Mousquetine, sorte de moustiquaire géante à rigidité renforcée et dotée d'un champ magnéto-répulsif agissant à distance sur tous les insectes nocturnes. Notre sommeil fut bercé par les hululements aigus ou rauques des Souris Calvitiennes, dont le vol frénétique et désordonné me donnait des frissons d'angoisse.
Dire que ma nuit fut reposante serait un mensonge... Le réveil fut un peu difficile, mais la perspective de cette seconde journée dans la nature me galvanisa. Deux de mes compagnons étaient partis dès l'aube en reconnaissance immédiate. Nous suivîmes leurs traces après la collation matinale et le rangement du campement.
11 février 2009
Ablédaran (4)
Ablédaran nous apparut enfin sur l'écran du PC.
D'abord petit point minuscule tournant autour d'un gros soleil rouge
mourant, elle grossit progressivement, nous montrant peu à peu ses
belles couleurs vives. Les manoeuvres d'approches étaient heureusement
automatisées, nous laissant seulement la possibilité de nous
émerveiller sur le paysage. Nous hurlâmes de joie quand une voix
humaine se fit entendre pour la première fois, dans l'ignorance la plus
complète de notre drame et nous souhaitant la bienvenue.
L'atterrissage se fit en douceur. Une odeur délicieusement suave nous chatouilla les narines dès que les sas furent ouverts. Cette douce sensation ne fut pas partagée par les membres du comité d'accueil, à voir leurs têtes catastrophées et leur net mouvement de recul en nous voyant et en recevant les effluves mortuaires du vaisseau. On s'habitue vite aux pires atrocités quand on reste vivant dans un tel environnement... Notre sourire ravi dût finalement l'emporter sur leur répulsion, et nous fûmes emmenés, douchés, aseptisés, vêtus de belles combinaisons neuves, nourris et, à ma demande, soumis à la libération de l'Effaceur, avant d'être délicatement interrogés sur notre "mésaventure".
J'avoue qu'après avoir été traitée par l'Effaceur, il ne me restaient que quelques souvenirs peu traumatisants, rendus à l'état de faits avérés et froidement rangés dans quelques tiroirs au fond de ma mémoire. Quant à Anton, il disparut assez vite de ma vie, rejoignant la colonie minière dans laquelle il exprimerait pleinement le talent de ses nouveaux biceps. Je m'occupai alors de mon installation à Zras, et fut agréablement surprise lorsque je découvris la superbe maisonbulle que les autorités m'avaient octroyée comme compensation et dédommagement du désastreux voyage.
Elle semblait flotter dans l'air verdoyant, son filin d'ultracier étant aussi fin qu'un fil d'araignée et invisible pour mes yeux non avertis. Elle émettait des lueurs multicolores changeant continuellement, faisant d'elle un diamant chatoyant. Je savais qu'elle était parfaitement sphérique, et pourtant ses variations chromatiques la faisaient onduler et paraître ovoïde. La porte était codée et donc non visible. Je devais juste poser ma main à la surface de la maison pour que mon empreinte génétique, aussitôt analysée, permette son ouverture. L'intérieur était bien plus vaste que la structure extérieure ne le laissait penser. Je disposais de tout le confort, et même plus. J'avais un Multinateur personnel, capable de me connecter instantanément à l'univers connu entier; une salle de Régénération cellulaire, le luxe suprême des diplomates avertis; une cuisine automatique à commande télépathique - je n'étais pas sûre finalement que ce soit si bénéfique que cela, me sachant épouvantablement gourmande... J'avais aussi une salle de Plaisirs, avec tous les accessoires et le personnel allant avec. Tout cela, je l'appris bientôt, m'était fourni sans limitation de durée et gratuitement. Un rêve éveillé, en quelque sorte!
10 février 2009
Ablédaran (3)
A mon réveil, je grelottais toujours. J'étais dans
un état stuporeux et vaseux. Je réussis au bout d'une période à durée
indéterminée à débrancher les tuyaux qui me labouraient les narines et
la gorge. Je fus aussitôt presque asphyxiée par une odeur épouvantable
de charnier. Avec des gestes approximatifs, j'ôtais la coquille de
protection oculaire. Je fus assaillie par une vive lumière blanche, me
rendant aveugle temporairement. Je dus patienter avant que mon regard
réussisse à accrocher les détails de la pièce. Et alors, ce fut le
cauchemar. Les caissons alentours étaient remplis d'une espèce de
substance de couleur vaguement marron, et je mis du temps avant de
réaliser que l'odeur venait de là, de ces corps en décomposition
avancée. Le hurlement que mes cordes vocales émirent à ce moment est
imprimé dans mes cellules les plus intimes pour le restant de mes
jours...
Attendre que mes membres retrouvent leur contrôle entier fut une expérience douloureuse. Enfin, je pus extirper les derniers tuyaux de mon corps, vérifier son intégrité et bouger un peu. Je m'assis sur le bord du caisson, complètement réveillée maintenant, et prête à assumer l'horreur de la situation. Tous morts dans cette pièce, sauf moi, apparemment. Je me pinçai très fort pour tester la réalité de ce qui s'étalait devant moi. Toujours pareil. Aucun changement. Dans un état proche de l'hébétude, m'agrippant à tout ce qui dépassait du mur, je me dirigeai vers le poste de pilotage. Je l'atteignis après avoir parcouru des coursives désertes et puant la charogne, malgré le tissu que j'avais noué autour de mon visage.
Quand je vis qu'un être humain, vivant de surcroît, était assis aux commandes, je poussai un cri de soulagement, qui le fit sursauter brusquement. Il se retourna vers moi, le regard d'abord effrayé puis rassuré en constatant qu'il ne s'agissait que d'une congénère. Son histoire ressemblait à la mienne, à ceci près qu'il était déjà réveillé depuis 2 jours, et avait pu établir les premières constatations sur l'origine du problème. Apparemment, il y avait eu une défaillance dans le circuit de refroidissement du caisson, sauf pour nous deux, et la procédure de réveil d'urgence avait alors fonctionné. J'avais une soudaine appréhension: combien de temps restait-il à "parcourir"? Nous étions partis pour 30 ans d'hibernation, et je pense que j'aurais assez mal réagi si j'avais appris qu'il nous restait 28 ans de galère... Heureusement, les écrans fonctionnaient parfaitement, et indiquaient notre arrivée 3 mois plus tard. Je poussai un soupir d'extrême soulagement, avant de m'interroger sur nos moyens de subsistance pendant cette période. Mon compagnon , Anton, me rassura, il existait une caisse de rations alimentaires de secours pour les cas similaires (ah? C'était déjà arrivé? me demandé-je, un peu sonnée). Je savais que ces voyages étaient risqués, mais on ne m'avait jamais informée des modalités techniques en détail...
Je ne m'apesantirai pas sur ces 3 mois. Ce fut difficile, surtout quand il fallut vider le caisson des débris humains plus ou moins liquéfiés qui le remplissaient. Le sas de décompression fut ouvert et fermé un nombre incalculable de fois. Anton se fit des muscles d'enfer en charriant tout cela, ce qui l'aurait rendu parfaitement attirant s'il n'avait pas été doté d'un cerveau de moule avec un humour de phacochère... Bref, nos conversations se réduisirent rapidement au strict minimum vital. J'étais pressée d'arriver pour décompresser un peu avec un programme Effaceur et commencer ma mission.
09 février 2009
Ablédaran (2)
Le départ était programmé pour le saturdi 32
fémuriel. A mon arrivée au spatioport, je ressentis une certaine
déconvenue quand je m'aperçus que le vaisseau devant m'emporter vers la
concrétisation de mes 5 années d'études était un Bipolar première
génération, ridiculement petit et inconfortable. Je devrais ainsi
voyager en caisson commun pendant les 30 années standards que durerait
le voyage...
Avec un soupir de résignation, je me dirigeai vers le ponton d'embarquement, après avoir fait valider mes papiers. Mes compagnons d'infortune faisaient eux aussi grise mine. Il faut savoir qu'un caisson commun ne dispose pas des mêmes consignes d'hygiène et de sécurité qu'un caisson individuel, et que le taux de mortalité ou de séquelles n'était pas nul... Aussi, de quoi devais-je me plaindre, moi à qui on offrait le billet? Je n'avais pas les moyens de me payer un frigo solo, alors autant ravaler tout de suite mes rêves de luxe!
L'entrée dans la salle commune me donna des frissons, tant la température ambiante était déjà glaciale... Le caisson qu'on m'assigna était proche de la sortie. Après m'être totalement dénudée et avoir rangé mes affaires dans le tiroir prévu à cet effet, je m'allongeai sur la planche à peine rembourrée, attendant en grelottant d'être branchée. Je dus patienter un long moment dans cet état, maudissant l'organisation et priant de toutes mes forces ne pas avoir chopé la mort avant l'heure... Enfin, un technicien peu locace me perfora le bras gauche avec un pieux antique, avant d'injecter le Somnisol qui me ferait sombrer dans l'oubli pendant les décennies à venir. Je savais qu'après ma perte de conscience, des tas de tuyaux seraient branchés dans tous mes orifices, récupérant mes fluides corporels pour les recycler avant de les réinjecter sous d'autres formes. Je préférais éluder de ma pensée les détails scabreux de ces opérations humiliantes...
08 février 2009
Ablédaran (1)
Petite histoire en 6 épisodes pour se détendre sans trop réfléchir pendant mes vacances...
Je me souviens de ma première descente sur Ablédaran. Je venais juste de terminer mes études de Narrologie Extra-Terrestre (NET), et je devais choisir une destination parmi les 200 000 proposées aux jeunes doctorants. Pourquoi avais-je arrêté mon choix sur ce système? J'hésite à répondre devant la trivialité de la méthode! D'ailleurs, peut-on prétendre choisir quand le panel offert est aussi immense...? J'avais fermé les yeux, effectué quelques moulinets avec mon index pointé en l'air, avant de le laisser retomber vivement sur l'écran du Multinateur du Centre de Recherches. J'avoue l'avoir finalement fait dévier d'une ligne lorsque je m'étais aperçue que j'avais opté pour ma planète d'origine, Casoippée... Ce serait donc Ablédaran.
Les semaines précédant notre départ furent consacrées à diverses opérations (résiliation de location, achat de matériel, validation de diplômes...). Je m'employai aussi à en apprendre un peu plus sur le lieu de mon premier poste.
Ablédaran: planète tellurique, ayant une masse double de la Terre (unité standard de mesure); 3 satellites (Zastri, Masdri et Pibuli). Habitants humanoïdes classe 1 (ie intelligents); faune mixte aquatique et terrestre; flore polymorphe. Capitale: Zras, 2 millions d'hab. Population globale: 3 milliards d'hab.
Je laissai dériver mes pensées à travers les étendues désertiques peuplées d'animaux étranges. J'imaginais les forêts bleues sur le fond de terre rouge, les nuages verts du crépuscule, chassés par les tornades saisonnières, les habitations graciles des autochtones se balançant lentement au bout de leurs filins d'ultracier accrochés à la cime des arbres... Je voyais déjà défiler devant moi ces couleurs saturées auxquelles mes récepteurs rétiniens n'étaient pas habitués.
Je réservai une maisonbulle zrasienne à partir du Multinateur. Je choisis un quartier populaire, qui serait propice à mes débuts en tant que narrologue. J'avais la chance d'exercer un métier plutôt populaire, ce qui me rendrait la vie moins difficile que pour certains de mes amis (policrates, adénomorphistes ou encore tripuciens...). Mon job était juste de collecter des informations contives (travail dont l'utilité reste encore à démontrer...). J'écoutais les gens raconter des histoires, et j'en prenais note (ou plutôt, mon organedisert le faisait à ma place). Je compilais ensuite toutes ces légendes, contes ou histoires vécues sur un Compacteur, que je transmettais ensuite au Centre de Recherches pour qu'il soit archivé, avant d'être éventuellement consulté par des touristes ou sociologues curieux. La collecte avait l'avantage de me laisser du temps libre pour voyager, partir à l'aventure et améliorer ma culture générale.


