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Le château, ce n'était pas mon idée. Moi, ce que je préfère, c'est jouer au ballon avec mes copains, courir dans la boue, y sauter à pieds joints pour que ça gicle partout, crier très fort en écartant les bras pour faire l'avion, embêter les filles aux cheveux longs et me sauver très vite pour éviter qu'elles me tapent. Et puis aujourd'hui, il fait très froid. Le ciel a enfilé sa robe de grisaille qui donne l'air si triste aux nuages. Un peu comme moi, même si je suis en pantalon. Ce n'était pas un temps à sortir dehors. Je serais bien resté dans le canapé pour jouer à mon jeu vidéo.

Mais non. Ils ont décidé de sortir en centre ville et de visiter le Musée d'Histoire. Rien que le nom, je dors déjà. Pas mon genre d'histoire, ça. Les interminables vitrines pleines d'objets anciens, des maquettes de la ville de Nantes, des tas de panneaux d'informations écrites en toutes petites lettres... Non, vraiment, pour un dimanche après-midi, j'ai connu mieux.

Mais quand nous sommes revenus dans la cour, c'était bien ! Il y avait le vieux puits dans un coin, avec sa couronne en fer forgé. J'aurais bien voulu y jeter un caillou, pour voir s'il était profond. Ou encore grimper en vitesse le grand escalier pour courir sur le chemin de ronde. Sortir explorer les douves et dévaler le drôle de toboggan en métal installé contre la muraille du château.

Mais non ! Là, ils se sont mis en mode "OFF", les yeux rivés sur leurs portables, comme gelés par une Méduse de passage. J'ai sauté devant eux, je leur ai tiré sur la manche, j'ai parlé très fort pour attirer leur attention. Rien à faire. On aurait dit qu'un cordon invisible tirait leurs têtes vers le bas et les empêchait de regarder autre chose. Ouh ouh, je suis là ! Vous me voyez ? On va voir les canards dehors ? Ou alors manger une crêpe au Bouffay ?

J'ai fini par les prendre tous les deux par la main. Je leur ai fait traverser le pont levis, marcher doucement sur les pavés disjoints et je les ai rangés au pied de la statue d'Anne de Bretagne, avec un groupe d'autres parents, figés eux aussi. C'est fou ce qu'ils étaient nombreux, aujourd'hui ! La dernière fois, au Musée d'Art, ils n'étaient qu'une dizaine. Avec les copains et les copines, on les avait déposés au Jardin des Plantes, juste à côté, et on était allé faire de la balançoire en attendant le dégel. Là, on s'est regardé en souriant, on les a laissés s'abîmer le regard sur leurs écrans, et on a filé jusqu'au toboggan géant. On en a bien profité !

Quand je les ai récupérés un peu plus tard, ils ont eu l'air de se réveiller d'un long rêve amnésique. Nous sommes repartis en tramway tous les trois. Je sais comment ça va se terminer. Ce soir, maman va encore dire qu'elle a mal au cou et qu'elle ne sait pas pourquoi. Moi, je sais...