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Il y a quelques années, quand elle était encore petite, j'ai offert à ma fille un modeste cube en carton, ex emballage d'une montre neuve. Je lui ai dit qu'il s'agissait d'une boîte pour ranger tous ses trésors. Elle s'est immédiatement empressée d'y déposer fèves, cailloux et autres débris de bois ou de feuilles amoureusement ramassés au gré de ses promenades. Cela m'a ramenée en arrière, dans mes vertes années, lorsque moi aussi, je triais scrupuleusement des petits bouts de rien pour les entreposer dans mon coffre à moi.

Mon coffre... Il s'agissait d'une vieille boîte à bijoux, recouverte d'un velours élimé pourpre, aux coins renforcés par des plaques métalliques ouvragées. Je l'avais sauvée d'un grand nettoyage par le vide chez mon arrière-grand-mère. Cette remise à zéro des placards, je n'ai jamais réussi à la faire chez moi. Certains de mes amis y arrivent très bien, leur maison gagne subitement 500 mètres carrés d'apparence... Je me contente modestement de partager mon espace vital avec des tas de souvenirs. Tas au sens poussiéreux.

Dans ma boîte, j'avais deux tubes homéopathiques bleus, dont j'avais remplacé les granules originels par des yeux de merlus, des cristallins plus précisément. C'était un jeu fantastique, ça, de les décortiquer soigneusement à la pointe du couteau une fois le poisson cuit,  en ôtant toute la partie  blanche poudreuse jusqu'au trésor final parfaitement sphérique. Cette petite boule translucide durcissait après séchage. Je m'imaginais ainsi posséder de précieuses perles, que je rosissais ensuite en les enrobant d'une fine couche de rouge à lèvres.

Il y avait également quelques osselets en os véritables, évadés de l'enfance de ma mère, des images d'Epinal, quelques autocollants, une queue de raton laveur en porte clé, vestige d'un amour transitoire pour Davy Crockett, des coquillages, quelques doubles tournois datant de Louis XIII et Louis XVI récupérés chez l'arrière-grand-mère entre deux piles de torchons, une petite boîte en plastique contenant des dents de lait, un bracelet de pacotille offert par mon grand-père, seul cadeau reçu de lui qui s'était exilé loin de nous, par conséquent d'une inestimable valeur, et sans doute d'autres broutilles dont le souvenir se perd dans les limbes de la mémoire.

Il y avait aussi une petite fiole de "parfum" artisanalement réalisé par mes soins, un immonde mélange d'alcool, d'eau de toilette, de détergent et de dentifrice, dont la particularité était de donner des boutons en plus de l'effroyable odeur de décomposition qu'il émettait au bout de quelques semaines. Voilà qui sonna le glas de ma carrière en biocosmétologie...

Je l'ai toujours, cette boîte. Elle est sagement rangée dans un placard, oubliée au fond d'un tiroir. Parfois, je l'ouvre et je regarde ces petits débris de mon enfance, essayant de me rappeler l'importance qu'ils avaient à l'époque pour la gamine solitaire que j'étais. Je m'aperçois alors que le temps a passé, et que me souvenir de cette période est difficile. Ai-je voulu l'occulter ? Je me demande vraiment quelle enfant j'étais. J'avoue ne pas savoir si ce questionnement est utile. De toute façon, je n'aurai sans doute jamais la réponse.

Alors, je me contente d'avoir été "l'enfant aux yeux de merlu", à défaut d'avoir été "l'enfant prodige". On se console comme on peut !