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Je baille. Il est encore tôt. Les premiers rayons du jour percent à peine derrière les lames de mes volets. J'écoute le silence de mon jardin. Je tends l'oreille, pourtant. Que sont les merles devenus ? Les joyeuses trilles se sont envolées dans l'oubli. Mon radio réveil se met en marche, égrenant quelques gazouillis d'oiseaux factices. Jolis. Mais pas pareil.

Je roule. Fenêtres fermées. Le vitrage sous mes yeux est désespérément impeccable. Que sont les insectes devenus ? Je me souviens d'un autre temps, quand mon père pestait contre ces milliers de traces étoilées qui constellaient la voiture, l'obligeant à sortir raclette et lave-glace pour rouler en toute sécurité.

Il pleut à l'intérieur de ma tête. Je fends les airs dans mon véhicule à moteur toxique. Je franchis des espaces incommensurablement vides. Je guette la triste éclaboussure qui viendrait obscurcir mon champ visuel. Mais on ne peut pas tuer ce qui est déjà mort. C'est mathématique.

J'ai faim. Le frigo n'est pas très plein. Je sors un papier pour noter quelques bricoles à acheter. De la viande ? On me répond "souffrance animale". Du poisson ? On me susurre "métaux lourds". Des fruits et légumes ? J'entends la petite musique des pesticides. Du bio, bon sang, mais c'est bien sûr ! Et là, c'est mon porte-monnaie qui râle.

L'oiseau aussi a faim. Mais lui, il n'est riche que du ciel. Il s'en fout de boulotter un insecte bio ou pas. Il voudrait juste un insecte. Même un petit. Un vétéran du champ d'à côté. Un qui a fait la guerre contre les insecticides. Un survivant. Qui a peut-être muté de l'intérieur pour cela. Alors lui aussi fend les airs, bec ouvert. Il sent que si rien ne se présente aujourd'hui, ses forces vont encore décliner.

Il dort. Il est fatigué. Le faible chant d'une femelle à quelques mètres de là n'évoque que de lointains souvenirs ataviques. De quoi s'agit-il, déjà ? De musique ? De joie ? Peut-être d'amour ? Il ne sait plus. Il est trop tard. Il s'endort, le bec plongé dans le réconfort d'une aile.

J'ai toujours faim. Je me décide pour un paquet de pâtes. Les plantes... J'ai lu le livre du forestier allemand, Peter Wohlleben. J'ai appris que les arbres ont un langage. Des stratégies de défense. Des mécanismes de protection entre eux. Qu'ils ont des comportements quasi familiaux. Qu'ils sont peut-être intelligents. Du coup, j'hésite. Mon blé serait-il sentient ? Puis-je commettre un herbicide ?

Mes yeux hagards errent au hasard. Ils butent sur un tas de cailloux. Et si toutes ces injonctions normatives et culpabilisantes me faisaient sombrer dans la géophagie ? Mon cerveau frissonne et se rebelle. Il a soif de vitamines, de lipides et de glucides, lui. Il ne comprend pas la torture mentale. La dictature du bien-être. L'émergence des régimes fantaisistes et carencés.

Alors va pour une bonne dose de pâtes carbonara. Je me régale sans honte. J'ai chaud. J'ouvre la fenêtre.

Dehors, les oiseaux ont arrêté leurs chants et s'endorment doucement pour toujours, sans faire de bruit.

Et nos larmes n'y pourront rien changer.