flowers-712052_960_720

J'ai été un nid, une fois. Enfin, je crois. J'ai des souvenirs de mouvements furtifs. De frôlements infimes. De froissements de paille sèche. Et de petits bruits aigus, de trilles joyeuses qui faisaient vibrer ma structure. C'est surtout ces sons-là qui m'agaçaient, à l'époque. Moi qui aspirais au calme, on m'infligeait ces nuisances sonores que je ne comprenais pas. Dès que je tentais d'assoupir mes fibres de cellulose, elles revenaient me vriller la tranquillité !

J'étais si fatigué... Il faut dire que ma construction avait été épique ! J'avais voyagé à travers les nuages, vogué sur les flots des caniveaux voisins, été piétiné par de nombreux animaux, écrasé par des véhicules à moteur ou à pédales. Tout cela avant de me découvrir, monté de bric et de broc, un vrai patchwork végétal. Quand j'avais pris conscience d'être quelque chose, ça m'avait fait un choc. J'avais apprécié par dessus tout le bercement de la branche sur laquelle j'étais construit. Le vent, avec ses murmures d'ailleurs, était vite devenu mon ami.

Un jour, je me suis senti plus lourd, moins mobile. Je venais d'être lesté de quelques oeufs tâchés de noir et vert. J'ai dû apprendre à me balancer d'une autre manière, ample et douce. Mon ami prenait soin de ne pas me secouer dans tous les sens ! Le temps a passé paisiblement, jusqu'à l'éclosion... Du bruit, des secousses désordonnées, les va-et-vient incessants des parents pour nourrir les petits becs affamés, les bagarres entre les feuilles pour faire fuir les chats ou autres prédateurs... La paix est devenue un vieux rêve.

Je me souviens des petits êtres au fragile duvet, avec leurs moignons d'ailes tendus sur les côtés. Ce qu'ils étaient vilains, quand même ! Et leurs piaillements, quelle torture ! Les parents s'épuisaient à les remplir, vidant le jardin de toute vie rampante ou ailée. Je me suis encore alourdi, plein de cette vie débordant d'une joie qui ne m'appartenait pas.

Et puis...  Le premier envol a eu lieu, brusque départ sans retour qui m'a laissé sans voix. Les cris se sont peu à peu éteints au fur et à mesure que je me vidais. Et le bizarre, dans l'histoire, c'est que plus je m'allégeais, plus je me sentais lourd. Lourd de tristesse et de solitude. Lourd de penser que je n'étais plus qu'un nid vide et inutile, un frêle esquif que mon ami le vent se ferait un plaisir d'emmener en voyage aux quatre coins du monde, brin par brin.

Alors j'ai laissé pleurer la pluie à travers mes blessures. Je me suis lentement oublié, faisant corps avec l'écorce de mon arbre. J'ai laissé s'enfuir des parcelles de moi-même. Je les ai vues se diriger sans hâte vers leur avenir d'humus. J'ai accueilli les flocons d'hiver, pâles reflets glacés d'autres duvets.

Je ne sais pas trop ce qui m'a réveillé un matin. Une douceur dans l'air ou un battement d'ailles ? Toujours est-il que mes oiseaux sont revenus nicher chez moi. Je suis si heureux que j'en exploserais si je le pouvais ! Cette fois, je vais oisillonner avec plaisir, c'est promis. Après tout, je ne suis peut-être qu'un vieux nid solitaire, mais je suis solide. Et tant pis si j'ai des trous de mémoire, j'y mettrai des plumes pour les adoucir...