autruches

Ce matin, tu t'es levé avec la nausée. Un air de gueule de bois. Sauf que hier soir, tu n'as bu que de l'eau. Tu essaies de rajuster tes yeux dans leurs trous. Sans succès. Alors tu tentes de comprendre ce qui a pu te mettre dans cet état. Tu actives ton secteur mémoriel pour rembobiner le film.

Il y a eu le radio réveil, en premier. Il t'a arraché à un semi-rêve comme on extrait un bigorneau de sa coquille. Tu t'es retrouvé dans tes draps sans l'avoir demandé. Et dans le poste, le commentateur t'a susurré les dernières nouvelles. Encore trente migrants retrouvés gonflés à bloc en Méditerranée. Tu t'es assis au bord du lit. Tu as frotté tes yeux en baillant. Puis tu t'es levé, et tu as rejoint la salle de bain d'un pas incertain. Par la fenêtre ouverte, tu as entendu les beuglements de ton voisin cérébro-minimaliste. Il a déjà activé le mode "vociférations gutturales" pour engueuler sa femme. Son chien s'est mis à hurler quelques secondes, juste le temps qu'il lui colle un pain pour le faire taire. 

Tu t'es débarbouillé avec un gant d'eau froide, il n' y a que ça pour te réveiller. Tu es descendu dans la cuisine. Un café. Deux tranches de pain. Et la radio, encore. On te parle de décroissance. De fin du monde. De la mort programmée d'internet vers 2035. Du moment où tu te diras, le cul collé dans ton fauteuil : "que sont mes amis virtuels devenus ?" Tu éteins le poste. Tu files t'habiller. Bientôt 8h, faudrait pas arriver en retard au boulot.

Dans ton diesel, tu ne résistes pas. Tu allumes la radio. Le silence te fait peur, on dirait. Tu as tort. Mais tu ne le sais pas. Tu subis encore un peu de ce long laminage médiatique adopté depuis ta plus tendre enfance. La faute à tes parents, addicts à Radio France. De quoi t'entretient-on, maintenant ? Ah oui ! La pollution aux microparticules. La faute au diesel. La cause des crises d'asthme de tes gosses. Alors, tu la démarres, ta caisse, ou quoi ? Tu vas vraiment être en retard !

Sur le trajet, ton smartphone émet un glapissement de notification. Comme un bon petit soldat, tu attends le prochain feu rouge pour regarder de quoi il s'agit. Ta meilleure pote t'envoie un MMS. Pas urgent, tu le regarderas au bureau. Il n'y a pas beaucoup de travail en ce moment. Tu auras bien dix minutes pour checker ça. Sauf que le lien, il dure une heure environ. Pas grave, les dossiers attendront un peu. C'est un documentaire sur une université américaine, "Evergreen". Tu regardes et tu as vraiment envie de vomir. Ton malaise, tu ne sais pas d'où il vient. Est-il la conséquence du sujet du doc ? Ou de la façon dont il est traité par le youtoubeur ? Tu retiens juste que les extrémismes sont mauvais, de droite comme de gauche, et que tous les hommes sont égaux en connerie. Tu te demandes quand même à quel niveau tu te fais manipuler en regardant ça.

L'après-midi, tu passes un coup de fil à ton amie. Tu parles juste trente secondes du film, tu n'as pas les mots. Et dix minutes à blablater sur des trucs insipides. A 18h, tu rentres à la maison. La radio encore. La canicule. Le réchauffement climatique. Tu ouvres les fenêtres pour respirer, même s'il ne fait pas si chaud que ça, ce soir. Douche, dîner léger et télé. Tu deviens enfin actif et tu zappes. Tu évites soigneusement BFM, Arte et France Info. Tu te cales sur un truc débile et tu laisses tes neurones jouer dans le bac à sable.

Et quand tu te couches enfin, tard, tu as encore envie de vomir. Fais de beaux rêves, mon canard. Parce que demain, tu perdras sans doute encore quelques plumes de bonheur.