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S'agit-il d'un aveu pénible ? D'une constatation navrante ? D'une évolution fatale ? Toujours est-il que je me suis aperçue un matin que j'avais perdu mon hasard.

On peut perdre beaucoup de choses. On pourrait dire que c'est un verbe un peu écervelé. On l'imagine sans peine, cheveux au vent, tournoyer sur lui-même, s'éparpillant au loin sous l'effet de l'accélération centrifuge. Il sème des morceaux de temps et de patience; il atomise son sang froid et ses nerfs; il projette des fragments de vue, de latin, de vie. Perdre est un simple d'esprit qui s'allège en grandissant. Et quand on a tout perdu, il ne reste rien.

Mais perdre le hasard, ça, jamais je n'aurais cru que cela puisse m'arriver. Moi, qui aime être surprise, étonnée, troublée ! Moi pour qui les sens revêtent une importance incroyable ! Moi qui me targue de n'écouter que d'une oreille distraite les conseils de bon sens de l'ordre établi ! Je me suis auto-prise la main dans le sac, un jour où mon premier geste matinal a été de sauter sur mon portable pour checker la météo du jour avant d'ouvrir mes volets. Puis, dans la foulée, l'objet étant déjà confortablement lové dans ma main, j'ai cherché les avis des utilisateurs du docteur Truc que je devais consulter bientôt, enrageant qu'il y en ait si peu. Et tant qu'à faire, je me suis projetée dans ma soirée en amoureux, et ai exploré le site de Tripes-à-Viseur pour trouver le meilleur restaurant dans le secteur de 1 km² souhaité dans le centre ville. Voilà. C'était fait. Mon hasard s'était fait la malle avec mon insouciance.

J'ai pris soudain conscience que ma vie prenait une sale tournure algorithmée, et que mes choix n'en étaient plus vraiment. Internet fait semblant de me donner le pouvoir (porte ouverte n° 1) pour mieux ferrer le poisson que je suis. Tiens ! Un costume de sirène ! Un peu cintré aux hanches, mais un poil trop bruyant à mon goût. Je rentre donc mes écailles pour me transformer en anguille sinueuse et fuyante, tentant de m'extraire de ce piège infernal qui absorbe ma liberté de penser comme un buvard (porte ouverte n° 2).

Je suis donc partie en quête de mon hasard. Je l'imaginais terrifié, réfugié dans un coin sombre, n'attendant que mon retour. Las ! Il était au contraire complètement ivre, le bougre ! Il titubait et dansait, s'éparpillant sous l'effet de... Non, je l'ai déjà dit, ça. Je peux vous certifier que je te l'ai attrapé sans ménagement par l'oreille, et que je lui ai injoncté de rejoindre ma vie illico. Je dois lui reconnaître qu'il n'a pas trop moufté, pour une fois. Et pour ceux qui trouveraient ma réaction un peu extrême, il faut savoir que je l'aime, mon hasard. Je l'aime au point que je m'en remets à lui pour beaucoup de choses. Et que je suis un peu perdue sans lui...