magritte

 

Parfois, on se prend une gifle de passé dans la figure. Là, comme ça, un jour où tout allait bien. On avait juste un pied sagement posé devant l'autre, poliment, sans déborder, et on envisageait simplement de se propulser en avant d'un léger coup d'échine. Souple, l'échine. Ne doit-elle pas toujours l'être ? Ou à la rigueur, un peu courbée, pour les timorés. Ou encore de porc, mais bien grillée, et saupoudrée d'herbes de Provence.

On ouvre sa messagerie, un mail est arrivé. Du genre de ceux qu'on a attendu en vain pendant des années. Une réponse à une interrogation vieille de 10 ans. Et cette fichue mémoire... Elle s'est gentiment laissée stratifier comme un parquet poncé avant d'être reciré sans qu'on ait ôté au préalable la sciure fatiguée... Elle rame un peu, la bougresse. Elle a perdu ses étoiles et son lustre. Alors comme on est sympa, on veut la rafraîchir, et à défaut d'un seau d'eau glacée, on ouvre la boîte de Pandore : la rubrique des messages envoyés...

Les mots feu follets surgissent d'outre-tombe, de cet endroit oublié, avec leur éclat soyeux, leurs braises encore vives et leur passion  sauvage. Ils se culbutent sans gêne dans leur hâte de brûler les petits yeux curieux. Ils sont comme des enfants trop longtemps enfermés un jour de pluie. Ils se déversent à l'extérieur et coulent en rigoles facétieuses sans souci d'un quelconque chemin déjà tracé.

Alors forcément, on est hypnotisé, et on prend conscience du lent travail de sape du temps qui passe. Ce traître... On s'émerveille, on s'effraie, on s'interroge. Qui était  donc cette personne qui déclinait avec art tout l'éventail passionnel d'une rencontre impromptue ? Et surtout, quel est le risque de réveiller ce loup qui dort si paisiblement depuis toutes ces années ? Va-t-il se mettre à tirer sur sa laisse et la briser pour replonger au sein du carnage ? Ou se contenter d'un vague soupir blasé et se tasser un peu plus profondément dans sa niche au fond du jardin ?

A moins que la bouteille lâchée au large ne se brise en mille morceaux qui raconteront une histoire différente à chaque poisson croisé au loin ?

 

Illustration: Magritte - Les regards perdus, 1927-1928