elephantfil

 

Aujourd'hui, je pense à mon sacré beau métier qui fait des lois d’incertitude le socle de son art. J’appuie sur un bouton sans savoir ce qui va se passer. J’écris des noms de molécules en pensant à une formule magique capable de changer virus en princes charmants. Je souffle des mots scientifiques dans l’oreille des assourdis de la vue en espérant leur redonner la vie. Je fais rire les enfants en sautant à cloche-pied, je leur tire la langue en rugissant pour qu’ils me montrent la leur sans bâton, je fais rire les adultes pour le même motif, mes consultations sont des cours de chants et des concours de grimaces. Je fais la promotion des légumes en y ajoutant une dose de crème fraîche et un regard gourmand. Je saute du coq à l’âme en un tournemain. Je sèche une larme intérieure en écoutant se déverser l’amère carafe d’une vie effondrée qui s’éparpille dans le mouchoir que je lui tends. Et toujours, cette impression en filigrane d’être une funambule qui glisse sans bruit sur un fil d’Ariane, un chemin de soie délicat qu’un rien pourrait briser, un pont suspendu entre deux rives que rien ne sépare vraiment. Un simple lien de soie à soi, en somme.

Je suis l’enfant qui visite l’étrange monde des adultes sans s’y installer. Pas vraiment. Juste un peu, juste le temps d’une inspiration. Et qui repart un peu plus loin, pour lutter contre l’ennui d’une immobilité glaçante. Un saut de puce plus loin, un pas de géant plus près. En équilibre sur son fil. Toujours. Le regard à l’affût de l’inhabituel qui fera loi dans une seconde. Et déjà démodé celle juste après. Encore un rebond, et hop ! ça éclabousse un peu ça tâche mais c’est pas grave ça se nettoiera et ça se resalira. A force de tâches, un motif se dessine et s’affirme, courbes contre angles droits, lignes brisées et arcs en ciel. Ton sur ton, pastel sur mordoré et noir ou blanc. Tout se contourne et se détourne. Suivre d’un doigt léger la spirale interrompue par une marche d’escalier. Descendre les gorges à pic et remonter au firmament d’un soleil éclaté. Caresser une étoile et tomber dans un trou noir.

Je suis l’enfant qui froisse l’étoffe et tire sur ce sacré fil qui dépasse un peu au bord, juste là, tu vois ? Je dénoue en jouant ce qui a été tissé si serré, si froidement, sans amour. Je prends une aiguille fine, je coupe les bords déchiquetés, et je reprise, je patchwork, je mosaïque. Les couleurs réapparaissent un peu, beaucoup parfois. Je dessine des sourires, des pétales, des horizons. J’harmonise les sons et les lumières basses. Je féérise une ambiance d’outre-tombe, je distribue des songes réparateurs et j’organise un après plein de douceur en lui ôtant ses épines. Je berce les images tendres et je caresse les mots d’amour. Je suis l’enfant qui joue à la maman en distribuant des potions farfelues. Je suis l’ange à qui échoit la dure tâche de réconcilier les corps et les esprits.

Je suis un drôle de phénomène médical, une ombre sans nom dont le souffle s’éteint après 20 heures pour réclamer sa batterie de chocolat. Un drôle de machin, oui…