ennui

 

Après le burn out, un sujet sur le bore out? Non, pas vraiment.J'avais juste envie de parler des vertus de l'ennui chez les enfants.

Désormais, nos petits bouts de chou naissent quasiment avec une tablette entre les mains, ou un portable, ou toute autre interface technologique déversant des tonnes de données, vidéos, textes, informations et désinformations. Sitôt nés, on les photographie, on balance leur image par réseau interposé à l'autre bout du monde, histoire que les destinataires s'extasient au moins une fraction de seconde. Pas plus, faut pas exagérer. Ils grandissent, et un jour, on leur met entre les pattes un objet fabuleux: un écran tactile. C'est génial! Un effleurement, et il se passe quelque chose! C'est magique. Enfin, c'est ce que moi j'ai pensé la première fois que j'en ai eu un à portée de tir. Moi, avec le recul dû à ma "grande sagesse", qui ai vu monter en puissance l'informatique et tous ses gadgets dérivés. Moi qui galérais dans mon enfance sur un poste de TV noir et blanc, à tourner un bouton pour espérer voir émerger une image du nuage de petits points gris et blancs qui grésillaient sur l'écran bombé. Moi qui ai commencé à jouer sur ordinateur à des jeux ultra pixellisés sous DOS,  stockés sur des disquettes 3 pouces 1/2 d'une capacité exceptionnelle de 1.47 Mo... Moi qui ai pas mal utilisé les IRC (Pirch, Mirc...) dans les années 95, les ancêtres des réseaux sociaux sans images. Oui, je sais, ça donne un coup de vieux, cette vision "historique". Mais on a vu les choses évoluer, on a connu "autre chose". Les livres, les Playmobil, les Lego, les billes. Et l'ennui.

C'est bien, l'ennui. Cela permet de se poser des questions sur soi, sur le monde, sur les autres. C'est une coupure essentielle, un temps personnel qu'on est seul à occuper, une pause salutaire dans la frénésie qui s'empare de chacun d'entre nous actuellement, cette course à tout et à rien, finalement. C'est au choix un arrêt programmé sur un parking aménagé, ou sur la bande d'arrêt d'urgence. C'est selon. Je préfère de loin la première option, l'ennui maîtrisé, un peu comme une respiration qui donne du souffle au reste de la journée. C'est ce que j'explique à ma fille quand elle se plaint de s'ennuyer. Quelle chance tu as! lui dis-je. Tu vas pouvoir imaginer des tas de choses, inventer des histoires, penser à ce que tu vas faire plus tard, te reposer l'esprit au lieu de continuer à ingérer de l'information en continu. Le cerveau est un organe à respecter au même titre que les autres, davantage sans doute. C'est en s'ennuyant qu'on apprend qui on est.

Qu'on ne s'y méprenne pas: je ne suis pas technophobe. Je suis juste pour un usage raisonnable de ce qu'on nous propose. Je suis atterrée par les programmes délivrés par le petit écran. C'est si vide... Et se remplir de vide, ça ne pèse pas lourd. La succession ininterrompue d'informations  sature les mécanismes de mémoire. Sitôt vu, sitôt oublié, ou presque. Et surtout, pas de place pour le reste, pour l'élaboration de la mémoire à long terme, la fabrique à souvenirs. Je schématise, c'est vrai. Je ne suis pas douée pour rentrer dans les détails techniques de la manipulation par les neurosciences. Mais l'esprit est là: laissons nos enfants s'ennuyer un peu. Laissons-les suivre du regard les gouttes de pluie sur une vitre ou la course des nuages dans le ciel. Permettons-leur d'observer le trajet des fourmis sur l'écorce d'un arbre. Ils nous remercieront peut-être un jour, qui sait?