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Un jour, j'ai reçu un petit chat. Elle s'appelait Astrid, avait 23 ans, était belle comme un coeur avec ses longs cheveux blonds et ses grands yeux bleux, et parlait d'une toute petite voix. Elle venait faire contrôler sa tension, qu'on avait trouvé un peu élevée lors de la dernière consultation. Elle a commencé à me parler de son stress, en général. Rien de bien méchant, a priori, chez cette future ingénieure à qui tout réussissait: pas de soucis financiers, une famille aimante, un avenir tout tracé. Et pourtant, elle n'allait pas bien, et culpabilisait de cet état qui n'avait à son sens pas lieu d'être. Elle s'efforçait d'ailleurs de ne rien montrer de son mal-être à qui que ce soit, à part ses parents qui minimisaient tout cela en disant que c'était passager, et c'est tout. N'empêche que ses profs avaient quand même perçu qu'elle était un peu plus stressée que la moyenne. Elle ne montrait rien, mais ça se voyait malgré tout.

Ok, me dis-je. Je commence à écouter, je lui conseille de faire un peu de sophro, des trucs de ce genre. Elle continue son analyse. Me parle de déménagements successifs dans son enfance, des difficultés à se créer un réseau d'amis durable. De la sensation de devoir toujours tout recommencer à zéro. Et puis elle commence à me parler de son ex-ex petit copain, avec qui elle a vécu 3 ans, et qu'elle a quitté parce qu'il ne lui apportait rien de positif. Un copain un peu instable psychologiquement, qui se servait d'elle quand il n'allait pas bien, sans rien lui donner en retour. Epuisée par cette relation à sens unique, elle avait décidé d'y mettre un terme. Oui mais... Loin de lui, elle ne se sentait pas bien, elle l'avait dans la peau. Alors elle est revenue vers lui, à encore écouter ses malheurs, absorbant comme une éponge tous ses problèmes existentiels. Et quand il était mieux, il partait, la laissant digérer tout ça, de plus en plus mal d'ailleurs. Mais elle, elle n'avait personne pour l'écouter. Ses parents lui disaient que ça irait mieux bientôt, elle ne voulait pas les inquiéter; ses pairs de l'école d'ingénieur ne devaient pas voir ses faiblesses, alors poker face. Elle a commencé à ruminer. Elle s'est saoûlée toute seule un soir chez elle. Mais ça ne se fait pas, d'aller mal. Elle ne savait plus où elle en était, ne sachant pas vers qui se tourner.

Là, je l'ai rassurée, elle avait bien fait de venir. Et j'ai émis l'hypothèse que peut-être, ce serait bien pour elle, pour sa vie future de cadre en entreprise, de faire un petit travail chez un psychologue. Elle était d'accord, elle acceptait tout ce que je lui proposais. Pour moi, c'était simple, je passais le relais, restant à sa disposition pour tout le reste. N'étant pas psychothérapeute, je ne voulais pas entrer plus avant dans les détails de sa vie privée. Mais elle a continué à me dérouler sa petite pelote, me laissant sur le bureau un gros tas de fils bien emmêlés, un vrai bazar. Elle n'avait plus beaucoup d'appétit, vomissait parfois un peu après les repas. Le sommeil n'était pas très réparateur. Je lui ai demandé si elle avait des idées noires. "Oui. Mais je ne veux pas mourir, docteur; c'est juste que je me demande quel est le sens de ma vie". Moi aussi, tiens. Si c'était aussi simple que ça... J'aimerais avoir une réponse bien tranchée au cordeau, un genre de maxime que je pourrais asséner d'un ton docte et persuasif en fin de consultation.

Alors, la sentant si proche de basculer dans le foutoir de ses pensées, j'ai décroché le téléphone pour lui prendre un rendez-vous rapide chez une psychologue. J'ignore si elle y est allée et si elle s'est sortie du marasme de culpabilité qui l'engluait, si elle a réussi à rompre avec l'emprise toxique de son copain, si elle a compris que de vouloir vivre comme un pur esprit n'est possible qu'un temps. Si elle est devenu quelqu'un de bien, capable d'écouter les autres sans s'épuiser, et surtout, si elle a trouvé l'âme soeur capable de l'écouter, elle.

Tout ce que je sais, c'est que j'étais ressortie de cette consultation avec cette image d'un petit chat qui me déroule sa pelote au fur et à mesure, et que j'étais épuisée, rincée, vidée.