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Vivre est une sorte de voyage immobile. J'en prends de plus en plus conscience jour après jour, quand je vois s'agiter autour de moi les gens et les évènements. J'ai l'impression d'être dans un train qui accélère sans arrêt. Est-ce un effet du ramollissement de mes neurones, toujours est-il que je n'arrive plus à avoir de l'extérieur qu'une impression de flou, sitôt entrevu, déjà disparu. Tout semble fonctionner sur le mode "buzz", que ce soit la publicité, la politique, la musique, ou  les loisirs. Chaque évènement se doit d'être marquant, mais comme ils le sont tous, aucun n'accroche à la mémoire. Tout est frappé du sceau de l'obsolescence programmée. Et j'ai peur. Peur que ce phénomène, après s'être attaqué aux objets, s'en prenne aux hommes. Sommes-nous devenus les victimes de la médiatisation à outrance? Arrivons-nous encore à considérer avec intérêt les petits riens qui illuminent notre quotidien, ou ne vivons-nous plus qu'en fonction de ce qui se passe très mal loin, là-bas, dans des lieux où nous ne mettrons jamais les pieds?

Je sens que je me dilue, que je m'étire et que je perds de la cohérence jour après jour. Vite, toujours plus vite. Le rythme s'accélère et la machine s'enraye. Je file à toute vitesse sur des rails fragiles et je fonce dans le brouillard que je perçois à travers les vitres. Je ne vois plus rien, le paysage défile trop vite. Mais à l'arrivée, je sais qu'on me demandera un compte-rendu détaillé de mon voyage. Et je sais déjà que je ne pourrai rien dire, je n'ai rien vu, rien entendu. Je suis un enfant que le maître interroge après une nuit blanche. Pourtant, j'ai essayé de lire mes leçons, mais elles n'ont rien imprimé sur mon cerveau. Je suis vide, si vide...

Alors je me raccroche désespérément aux brindilles qui me lacèrent le visage, je les agrippe et ça fait mal. Mais elles arrivent à me faire ralentir un peu, puis encore un peu plus. J'entends un rire d'enfant, là, tout près. Je sens une caresse sur ma joue. Un parfum de pain chaud vient me faire croustiller les narines. Et tout cela actionne mes freins, je ralentis encore et arrive enfin à m'arrêter. Je respire, je soupire, je souffle un grand coup. Je suis bien, enfin.

Et tu es là.