30 mars 2009
Le gouffre
Impression de vitesse…
Je me tiens immobile au milieu d’un fatras inextricable de corps qui se déchaînent, se démènent, gesticulent, se heurtent, se frôlent, se caressent parfois, se télescopent, s’ignorent, se frappent, se défient. Je sens le souffle de leurs mouvements désordonnées sur ma peau découverte. Ils me touchent parfois, mais comme au travers d’un épais tissu atténuant les contacts pourtant violents.
Mon regard flotte vers quelque chose qui ressemble à l’avant, nonchalamment, effleurant ces gesticulations avec tranquillité. Je suis soudain d’une légèreté insoutenable, mes pieds quittent le sol mouvant et je les survole, toujours sans bouger.
Les flots de chairs humaines grouillent sous moi, les masses se mêlent, s’emmêlent, se fondent en blocs mi-fluides, mi-solides, un état intermédiaire de la matière. Je me sens remarquablement bien, calme, souveraine régnant sur ces rivières carnées. Je suis des yeux le flux incessant des évènements, jusqu’à l’embouchure les déversant dans une mer immense, creuse et vide de sens. Un puits sans fond, un trou béant absorbant tout ce qui veut bien s’y précipiter. Je m’approche, et curieusement, ne ressens aucune attraction de ce gouffre effrayant. Je constate avec un froid et clinique détachement la fin de toute chose disparaissant sans rémission dans le ventre de la Terre.
Les flots se tarissent enfin, avançant péniblement les derniers reliefs de vie pour les présenter au néant. Je suis toujours là, mais je n’ai plus rien à aimer, à maudire, à caresser, à dire. Je me retrouve seule en moi-même, et m’aperçois alors de ma noirceur, de ma profondeur sans fond et réalise que c’est de moi que venait l’étrange attraction qui a tout détruit. Je ressens alors une émotion, un frémissement, une nausée, et je vomis longuement le contenu de ma béance intérieure, je me purge entièrement, pour me retrouver enfin intacte, allégée de tous soucis, de toute réflexion, terreau vierge et prêt à imprimer les évènements de la journée qui commence…
29 mars 2009
Le don
Samedi, dans une église de la périphérie nantaise. Un enterrement, quelques heures à aller soutenir le moral de ceux qui restent ici-bas. Une messe, grandiose, du cousu main, avec maîtrise parfaite du rituel, les cierges allumés, l'encensoir, les hosties... Froid aux pieds à force de ne pas bouger. C'est long, une messe. Une heure à écouter pérorer le prêtre sur l'amour de son prochain, le passage vers un monde lumineux forcément meilleur, l'agneau de Dieu qui lave le péché du monde, la partie cannibale avec le pain-corps et le vin-sang du Christ, la thanatophilie avec l'amour de ce cadavre revenu pour sauver le monde. Tout me semblait d'une absurdité sans nom. J'entendais la morne voix des présents reprendre en choeur la fin des phrases du curé, sur un ton d'outre-tombe. Je regrettai de ne pas entendre en vrai les gospels éclatants qui résonnaient dans ma tête.
En baissant les yeux, mon regard s'est posé sur l'insigne accroché sur le col de mon manteau, le "petit poisson rouge", comme l'appelle ma fille. Et mes pensées ont dérivé vers les paroles du mortel nommé "pape", ce séide de Dieu auto proclamé. Ce tas de chromosomes qui dit que le préservatif aggrave le problème du SIDA. Et aussi à l'évêque d'Orléans, qui affirme les yeux dans les yeux qu'il est poreux et ne garantit pas une totale protection, "comme chacun sait"...
Alors le rouge de mon petit poisson m'est monté aux joues, mon coeur a battu plus vite, et une idée m'est venue. J'ai discrètement ouvert mon sac, j'en ai sorti un petit sachet carré dentelé et hermétiquement clos, et lorsque je me suis levée et dirigée vers la sortie, je l'ai subrepticement glissé dans le tronc à l'entrée de l'église. Pour que les grenouilles de bénitier ou n'importe qui venant le vider de sa semence puisse scientifiquement vérifier sa porosité réelle...
28 mars 2009
Petit portrait en passant...
La Dame de Keravel a eu l'immense bonté d'accepter en son manoir une petite histoire:
http://fastportrait.canalblog.com/archives/2009/03/27/13102397.html
Me voilà devenir indécrottable féministe...
Est-ce grave, docteurs es-lettres qui venez me lire de temps en temps?
27 mars 2009
Un pot, pas d'échappement
Voici
venir à grands pas le temps béni de la chute des feuilles.
Pas
les feuilles des arbres, si jeunes, si tendres encore, à peine écloses de leurs
petits bourgeons mignons bien que charnus.
Pas
les feuilles de papier absorbant, qui continuent sereinement à pomper les
humeurs pas toujours massacrantes de nos maladresses quotidiennes.
Pas
les feuilles de mon laurier, elles sont déjà recueillies, lavées et séchées
pour le prochain bouillon.
Pas
les feuilles volantes, volages créatures venant virevolter devant mon visage,
en quête des merveilleuses rêveries que j’y pourrais verser.
Pas
les feuilles de chou, dont s’exhale un parfum de terroir lointain malgré l’intelligence
de leurs propos.
Non.
Les
feuilles dont je parle sont dures en affaire, d’une constante et navrante opiniâtreté.
Elles arrivent par la tranche, leur profil le plus dangereux, celui qui coupe
les bourses. Elles se masquent derrière un opaque emballage plastifié à l’effigie
de l’Etat, nous figeant sur place lorsque nos yeux se posent sur elles dans la
boîte à lettres. Elles portent de doux noms de code : 2035, 2042 et
consorts… Elles viennent me narguer jusque dans mon insouciance, me rappelant mes
carences organisationnelles, à savoir qu’il ne reste que quelques jours avant
le retour à la case AGA…
Pfff…
25 mars 2009
La contracture
Ça y est. Je la sens qui revient
me laminer l’omoplate sans pitié. Pourtant, elle était discrète, ces temps-ci.
A peine me saluait-elle de temps à autre, histoire que je ne l’oublie pas, on
ne sait jamais. Et depuis hier, elle est revenue. Certes, sans tambours ni
trompettes, ça non. Madame sait se faire sournoise et discrète. Elle commence
en général par attaquer le cou, sur le côté gauche, son préféré. Elle me
procure d’abord une crispation, des grincements de muscles coincés qui se
mettent à crier si par malheur je hausse les épaules ou désire tourner la tête.
Puis insidieusement, elle étale ses doigts malhabiles et torturés de haut en
bas, de droite à gauche, et me dessine une étoile de souffrance entre les
omoplates. Elle me transforme en pantin, en robot, me solidarisant le buste
avec le crâne sous peine d’irrépressibles douleurs.
Pourquoi donc me suis-je brossé les dents ce matin ? Pourquoi
ai-je relevé la tête ? Pourquoi n’ai-je pas contemplé indéfiniment le fond
du lavabo et ses profondeurs mystérieuses ?
S’est-elle estimée trahie et abandonnée, qu’elle désire à ce point renaître en moi ? Il est vrai que depuis quelques temps, je lui faisais la nique, exécutant fièrement roulades et galipettes sur tatami. Et elle vient me harceler, affronter mon bien-être sur son terrain le plus sensible.
M’en fous… Ce soir, je
contre-attaquerai. Je la bombarderai de machinzepam pour l’amollir, la faire
fondre, l’attendrir, l’amadouer. Elle s’endormira, mais je sais bien qu’en
bonne chienne de garde, ce ne sera que d’un œil…
23 mars 2009
Sourire du matin
Je me suis bien amusée tout à l'heure avec une jeune femme. Je lui demande de se déshabiller pour l'examiner. Elle me demande si elle doit aussi retirer ses chaussettes.
"Non, lui dis-je; sauf si vous avez quelque chose à me montrer à cet endroit?
-Non, répond-elle en souriant; par contre, j'ai des orteils!"
Nous avons eu un fou rire... J'aime bien commencer une journée comme cela...
L'appel d'air
Ce matin, mes pensées engluées font du sur-place.
Elles tentent maladroitement de s’élever, de prendre leur essor, mais telles
des cormorans victimes d’une marée noire, elles retombent lourdement, se
fracassant sur le sol du quotidien, explosant en milliers de gouttelettes
impossibles à rassembler. Pourquoi les chercherais-je, me dis-je ? Qu’elles
vivent donc leurs propres expériences ! Pourquoi devrais-je me fatiguer à
les enfiler méthodiquement sur le fil conducteur d’un billet cohérent ? Au
contraire, même. Qui sait si en chemin elles ne feront pas de merveilleuses rencontres ? Quelques grains
de poussières, quelques miettes éparpillées par une maitresse de maison un peu
négligente. Peut-être même qu’elles réussiront à se rejoindre pour former une
petite flaque d’inspiration. Le genre de celles sur lesquelles on glisse et on
s’étale, les diluant ainsi, les étirant vers l’infini. Ah ! Ecrire pour ne
rien dire de précis ! Juste comme ça, l’air de rien, un rien d’air, une
petite bouffée à inspirer, pour m’inspirer…
20 mars 2009
Les voiles noirs
Il y a quelques années, lors d’un remplacement, une dame
appelle pour prendre rendez-vous pour son suivi de grossesse.. A l’heure dite,
je me dirige vers la salle d’attente. Celle-ci ne contient que 2 personnes. J’appelle :
« Mme Durand ? » (nom fictif, évidemment). Une masse noire se
met debout et vient vers moi. Je ne vois pas comment nommer autrement la
première impression qu’elle m’a fait. Elle était couverte de la tête aux pieds
par un épais tissu noir, avec un voile résille devant les yeux, des gants noirs
en laine, et quand elle s’est levée, j’ai aperçu un bout de chaussure épaisse
et noire aussi. Ma curiosité était aiguisée.
Dans la salle de consultation, elle s’est assise, j’ai commencé à lui demander le motif de sa venue. Elle a alors soulevé sa résille devant le plus extraordinaire regard bleu qu’il m’a été donné de voir. J’ai dû ravaler le mouvement de surprise qui menaçait de m’atteindre… Je m’attendais à tout, sauf à ça ! Elle venait pour la visite du quatrième mois de grossesse, elle avait tout juste dix-huit ans. Je lui ai demandé de se dévêtir un peu pour je puisse l’examiner. Je ne voulais pas la brusquer, ignorant tout d’elle. Elle a obtempéré sans difficulté, sauf un gant, bien épais, en grosse laine. Elle a hésité, m’a regardée, et après un bref mouvement d’épaule, a décidé d’aller jusqu’au bout de son strip tease imposé. Elle a lentement retiré son gant, et j’ai vu. Elle n’avait pas de doigts à cette main, juste un vague moignon avec deux petits appendices de chair au bout. Malformation congénitale. Je n’ai pas fait la moindre remarque, et ai enchaîné sur mon examen, me réjouissant avec elle des battements cardiaques du fœtus entendus au doppler. Elle avait l’air heureuse de cette phase de la consultation.
Tout cela fini, elle s’est rhabillée, longuement, jupons noirs après jupons noirs, avant de mettre le voile final devant ses beaux yeux et sur sa magnifique blondeur. Je l’ai raccompagnée, et ne l’ai jamais revue.
Je me suis souvent interrogée sur le pourquoi de sa tenue. Avait-elle un copain musulman extrêmiste, afghan (va savoir…) ? Se servait-elle de sa tenue pour cacher son infirmité ? Etait-elle sous emprise ? Je suis restée depuis avec mes questions. Sans doute que si je devais avoir semblable consultation maintenant, j’oserais demander, avec tact. Au moins pour connaître son histoire, sans juger.
(Et merci à Lyly-Rose, qui a fait remonter cette histoire de ma mémoire en évoquant une jeune femme indienne venue chez le coiffeur se débarrasser d’une abondante chevelure pour changer de vie…).
18 mars 2009
Ad patres
Réponse à Coumarine...
Le médecin face à la mort
Que voilà donc un titre attirant, racoleur ! On sent déjà toute la tension, le drame en train de se jouer, les rideaux tirés dans la pièce à l’atmosphère lourde, les visages préoccupés et tournés vers le lit où l’aspirant à l’expiration se prépare à embarquer pour son dernier voyage… Le médecin arrive, un air docte et empreint de compassion fixé au visage. Il fait sortir la famille, ferme doucement la porte et examine son patient en train d’agoniser, lui tenant la main. L’examen est bref, le diagnostic est depuis longtemps posé, les gélules de morphine sont tout à leur œuvre de soulagement, mais la maladie a progressé et la fin approche à pas saccadés. Le bon docteur sourit au mourant, et rappelle les proches, pour ne pas leur usurper cette place si chère à leur cœur, celle des derniers instants, où les souffles se suspendent aux évènements, précédant ce moment atroce où l’inéluctable est là, palpable ; les cris se déchainent alors, les pleurs fusent et les tensions accumulées se relâchent en flux intarissables.
Le praticien s’éloigne sur la pointe des pieds, triste car il avait soigné cette personne durant de longues années. Il se sent exclu du deuil, il n’est là que pour le boulot. Et pourtant… Des liens privilégiés s’étaient tissés entre eux au cours des évènements que la vie avait apporté, avec ses joies, ses déceptions, ses catastrophes. Ils s’étaient battus ensemble contre la maladie, cette traîtresse portant ses coups en douce là où on ne les attendait pas forcément.
Un de moins. Un pas de plus vers
sa propre fin, à laquelle il se refuse de penser vraiment. La prochaine
consultation sera peut-être un enfant fiévreux, un suivi de femme enceinte, une
infection lambda… Il doit se concentrer pour ne pas faillir à sa tâche, et ne
pas laisser ses émotions entraver la prise en charge des vivants qui ont encore
besoin de lui.
La femme face à sa mort
Le médecin, c’est « il » ; la femme, c’est « je ».
Comment répondre à une question aussi tragiquement stupide : « Que feriez-vous s’il ne vous restait que 500 secondes à vivre et 500 euros ? »
Je n’en sais rien, moi ! Je
ne saurai jamais le temps qui me reste à arpenter les chemins, et n’ai surtout
pas envie de le connaitre.
Mais si…
Alors, je crois que je me bourrerais d’anxiolytiques, de dépresseurs respiratoires, d’alcool, histoire de choisir moi-même ma propre mort plutôt que de subir celle qui me serait imposée (genre « une météorite arrive et c’est la fin du monde », ou « une explosion atomique d’une ampleur extraordinaire vient de se produire aux antipodes », ou « le volcan oublié sous Nantes va se réveiller incessamment sous peu », ou « un tsunami vient de frapper les côtes bretonnes, une vague de 100 m de haut est en train de déferler sur la Loire-Atlantique »…
Que c’est violent, tout ça ! Ce qui est certain, c’est que j’aurais du mal à voir ma mort en face. Je me ferai veule, lâche, fuyante. Peut-être utiliserais-je mes 500 euros pour aller m’acheter une dose chez le dealer du coin. Une dose de quoi ? Qu’importe, pourvu qu’il y ait l’ivresse !
Ou alors, je me livrerais désespérément à de bas instincts, j’irais piller les magasins de luxe pour voir ce que ça fait en vrai de porter un diamant de 10 carats, ou de boire un grand cru classé, ou de manger une omelette aux truffes. Parce qu’avec 500 euros, on ne va pas très loin…
Ou plutôt, je noierais mon regard dans le regard de l’être aimé, je fondrais mon corps dans le sien, je fusionnerais mon esprit avec le sien pour que l’éternité s’en souvienne. Et ainsi, lentement, nos enveloppes charnelles se dissoudraient dans l’effervescence de nos sens enfin assouvis, et la dernière pensée serait inscrite sur nos iris peu troublés par le chaos. Oui, je choisirais cette fin, douce amère, tendre et entière. Quant aux 500 euros, ils resteraient bien sagement dans leur enveloppe, pliée entre 2 piles de linge, et feraient la joie d’un enfant croyant avoir découvert un trésor…
16 mars 2009
Tout d'un blog
Après une attente intolérable due notamment à l'incompétence des vendeurs d'un Espace Culturel que je ne nommerai pas (...), j'ai enfin pu poser mes yeux sur le livre de Nicole Versailles, alias Coumarine, "Tout d'un blog".
Tout d'abord, j'ai longuement observé du coin de l'oeil sa couverture colorée, énigmatique, m'évoquant un passage "De l'autre côté du miroir" (ou de l'écran, en l'occurence). J'ai regretté de ne pas connaître l'origine de ce dessin, mais peut-être ai-je mal regardé.
Et ce fut tout pendant une semaine. Je n'osais pas l'ouvrir, en ayant sans doute trop entendu parlé. Et puis qu'allais-je y découvrir sur moi-même que je ne désirerais pas finalement savoir? Il ne faut pas se leurrer: en tant que blogueuse, j'ai mes petits travers comme tout un chacun, je ne suis pas aussi lisse et détachée de la réalité que ça. Le blog est une projection d'un soi partiel qu'on enjolive sans doute un peu, et nous tous souhaitons être reconnus, aimés, ou non détestés plutôt. Nous ne sommes majoritairement pas des masochistes!
Enfin, un soir, j'ai franchi le pas, vers 22 h, et je n'ai pas lâché le bouquin jusqu'à la fin, vers 1 h du mat... Ce qui m'a valu une bonne migraine, mais passons!
Nicole Versailles dit tout, sans fausse pudeur, sans complaisance. Des tâtonnements du début à la maîtrise de l'interface, la joie des premiers commentaires (souvent élogieux), l'emballement et les confidences dans l'atmosphère de l'anonymat parfait. Puis les déceptions, la sensation de piège se refermant et obligeant l'auteur à se repositionner: écrire pour soi ou pour le lecteur? La perte de l'anonymat, difficile à assumer parfois. La labilité de ce milieu trop rapide, trop pressé, où les blogs arrivent un beau jour pour disparaître sans crier gare au bout de quelques semaines ou mois. Les flatteries de l'ego quand les compliments sont au rendez-vous. La terrible emprise que peuvent avoir les statistiques sur la vie de l'auteur...
J'en passe et des meilleures. J'ai eu l'impression de me regarder dans ce fameux miroir, celui de la couverture. Et l'image qu'il me renvoyait n'était pas effectivement aussi lisse que je voulais bien m'en persuader... Le blog doit rester avant tout une histoire de plaisir, à partager avec tout(e)s celles et ceux qui veulent bien faire un bout de chemin avec l'auteur, sans rien en attendre de plus que ce qu'il veut bien donner...
"Tout d'un blog", de Nicole Versailles; préface de Jean-Marc Hardy aux éditions [couleur livres], collection Je - ISBN978-2-87003-489-7




